Après leur extraordinaire enquête « Les algues vertes », Inès Léraud et Pierre Van Hove se sont intéressés à une restructuration du paysage agricole au XX° siècle : le remembrement. Pendant près de quatre ans, Inès Léraud a enquêté de la Bretagne aux Ardennes auprès des acteurs et témoins du remembrement. Elle a mené un énorme travail de documentation, documents d’archives et de presse pour retracer comment l’État et ses ingénieurs ont imposé ces schémas d’aménagement aux paysans afin que la terre ne soit plus qu’un support de production. Ce plan social a été conduit en ne tenant pas compte des avis du monde paysan, en particulier sur le rôle essentiel joué par le bocage, les haies, les spécialités propres à une région. De nombreux agriculteurs ont dû quitter leurs fermes. Le remembrement a commencé dans une petite commune dans les années 1950. De gros vergers ont été arrachés et à la place de grandes prairies ont été consacrées à l’élevage. Aucune des nombreuses réclamations n’a été acceptée. De nombreux recours seront adressés au Conseil d’État, des manifestations verront l’intervention de la police. Quel douleur de voir arriver les bulldozeurs ! Charles Bonneuil, fils d’un paysan qui a subi le remembrement, a fait une thèse au CNRS. Il a accumulé des documents dont le journal de Maurice Poirée à l’origine des lois agricoles. Le corps du génie rural deviendra la Corporation paysanne. Savez-vous qu’à partir du moment où a été créé un office de vente d’engrais, les agriculteurs furent obligés d’adhérer ! La loi de 1941 imposa le remembrement. La FNSEA prit la suite de la Corporation paysanne en imposant la même idéologie. Les objectifs étaient d’augmenter les gains de productivité et de développer les insecticides. Un adulte interrogé fait part de ses regrets d’une vie paysanne plaisante, sans endettement et où l’entraide est toujours présente. A 10 ans il a perçu le remembrement comme un désastre ! C’est le grand traumatisme du XX° siècle!Plusieurs personnages apportent leurs témoignages dont Jacq Le Goff qui a très mal vécu l’arrivée des buldozers. En 1962, il y avait 50 000 paysans. Le secteur industriel s’est chargé de faire disparaître la paysannerie, voulant récupérer des ouvriers. Un reportage sur les paysans de Citroën le démontre bien. En 1998, une grande transformation de l’agriculture eu lieu avec la Politique agricole commune (PAC) au service de l’expansion industrielle. Les dégâts humains et sociaux ont été considérables, dont des suicides. Un témoignage essentiel est celui de Joseph Le Coënt dont le fils Gilles sera interné dans un hôpital psychiatrique pour s’être opposé aux technocrates ! Déjà en 1962, Rachel Carson avait écrit sur les ravages causés par l’agriculture productiviste. Des scientifiques démontrent que la suppression de haies et de talus a été une catastrophe écologique. Edgar Pisani reconnaitra, à sa retraite, que le remembrement a été « la plus grosse bêtise de ma vie ». En fin d’ouvrage, un cahier explicatif comporte de nombreux documents sur les personnes, les conflits locaux dans la presse, les moyens de résistance contre le remembrement, la question écologique et une bibliographie. Cette bande dessinée est un reportage implacable sur ce plus grand plan social du XX° siècle au mépris des habitants et du vivant ! Indispensable à lire à l’heure où les conséquences négatives sont de plus en plus visibles et où l’urgence environnementale invite à repenser nos modes de production.

PRÉ-HISTOMANIA
Exposition, 17 novembre 2023- 20 mai 2024 Musée de l’Homme, Frobenius Institut Commissaires scientifiques de l’expositionRichard Kuba, Egidia Souto et Jean-Louis Georget Le Musée de






