Sophie Houdard, professeur de littérature du XVIIe siècle à la Sorbonne et son collègue, Érik Leborgne, maître de conférences, spécialiste de la fiction romanesque du XVIIIe siècle, proposent une nouvelle édition du « roman-mémoires » des aventures amoureuses de Henriette-Sylvie de Molière, publiées de 1671 à 1674 par l’écrivaine Marie-Catherine de Villedieu (vers 1640-1683). Ecrivaine prolixe, elle a publié de nombreux ouvrages entre 1660 et 1675 sous trois noms au gré de sa vie personnelle : Desjardins, de Villedieu, de Chaste.
Les mémoires ont été régulièrement rééditées jusqu’au milieu du XVIIIe siècle puis, bien plus tard, en 1977 par M. Cuénin, puis en 2003 par R. Démoris. L’édition présente fait l’objet d’une présentation très documentée et cependant accessible à tout lecteur sur la situation des femmes écrivaines dans la seconde moitié du XVIIe siècle, sur la « galanterie » et l’hypocrisie sociale sur le mariage et ses enjeux patrimoniaux, financiers, les questions d’héritage, la nécessaire « vertu » des femmes et leur soumission aux volontés des maris et des familles. Il est question aussi de la liberté nouvelle avec laquelle publie Madame de Villedieu, dans l’expression des amours de son héroïne.
Sophie Houdard et Érik Leborgne montrent avec une grande justesse qu’on est loin avec Les Mémoires des retenues de langage et de mises en scènes des aventures amoureuses de La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette ou encore des récits de la marquise de Sévigné. Madame de Villedieu s’accorde des libertés proches de celles que s’accorde à la même époque Guilleragues dans ses Lettres d’une religieuse portugaise. Elle semble montrer le chemin au siècle suivant à Challe, Marivaux ou encore Prévost. L’édition est enrichie de nombreuses notes de bas de pages, fort utiles, puisqu’elles éclairent, avec précision, le lecteur sur des questions lexicales et sur les mentions récurrentes de faits historiques qui scandent la narration tels, par exemple, le mariage de Louis XIV le 6 juin 1660, la disgrâce de Fouquet en 1661, les fêtes royales en 1663, une bataille entre l’Angleterre et la Hollande le 11 juin 1666, ou encore le siège de Douai terminé le 7 juillet 1667. Dans Les Mémoires, Madame de Villedieu fait également mention de nombreux personnages historiques, ses contemporains, plus ou moins connus de nos jours et dont l’existence est confirmée dans les notes.
L’édition est également enrichie par la publication d’autres textes publiés par Madame de Villedieu et qui montrent la précocité et la diversité de son talent et par un synopsis et une chronologie interne à l’œuvre des Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière et une bibliographie.
Les Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière sont en six parties, selon l’ordre chronologique de leur écriture et des événements racontés. Elles sont écrites par Henriette-Sylvie de Molière à la 1e personne, attestant ainsi l’authenticité des faits qu’elle rapporte et adressées à une Altesse dont le nom n’est pas précisé (ce pourrait être la princesse de Nemours, la protectrice de Madame de Villedieu à partir de 1666), une personne de confiance de Henriette-Sylvie de Molière qui s’adresse régulièrement à elle au fil du récit de ses aventures amoureuses, très nombreuses, et rocambolesques souvent ! Henriette-Sylvie se décrit comme une belle femme, enjouée, pleine d’esprit, prenant les choses avec légèreté et dont les hommes, quasiment au premier regard, tombent amoureux et font tout pour devenir son amant. Elle fait état de l’énigme de sa naissance, de son enfance quelque peu chahutée, puis de ses premiers pas dans le monde. Suivent d’innombrables aventures, des poursuites, des quiproquos, des lettres amoureuses volées, des trahisons, des évasions. Ainsi, elle doit s’enfuir de la maison d’un mari jaloux, déguisée en jeune homme et accompagnée de sa fidèle servante Mérinville. Elle se réfugie parfois dans des couvents de femmes où l’on comprend que les parloirs, lieux de rencontres d’hommes et de femmes, permettent de nouer des intrigues amoureuses, ou elle se réfugie à l’étranger. Sa vie est une suite ininterrompue de séductions, d’hypocrisies, de querelles de succession avec la mère du comte d’Englesac, son amant, mort à la guerre ou à propos de la donation que lui a faite la marquise de Séville, sa bienfaitrice. Madame de Villedieu s’inspire parfois des événements de sa propre vie.
Bref, une succession d’aventures sur un rythme très soutenu écrites dans une langue soignée et qui traduisent l’esprit très libre de l’écrivaine que fut Madame de Villedieu au temps de Molière, de Racine mais aussi de Port-Royal.
Sophie Houdard (Dir.), Érik Leborgne (Dir.), Garnier Flammarion (poche)






