Aurélien Barrau, Les liens qui libèrent
Aurélien Barrau est un scientifique de renom spécialiste de cosmologie et de gravitation quantique à boucles, il côtoie les explications ultimes de la matière mais il a suivi également des études de philosophie, matière dans laquelle il a soutenu une thèse. Son bagage intellectuel pour aborder les questions du sens à donner à la science est tout à fait légitime. De plus, il a rencontré, intellectuellement s’entend, les travaux d’Alexander Grothendieck ce génie des mathématiques de la fin du XXe siècle qui a décidé dans les années 1970 de se retirer progressivement et radicalement des institutions scientifiques aussi prestigieuses soient elles pour vivre au contact de la nature au plus profond des montagnes ariégeoises. Cette rencontre a fortement marqué Aurélien Barrau et celui-ci nous livre dans ce livre en quoi ce geste de Grothendieck et les ouvrages que celui-ci nous a depuis livrés sont les plus importants – comme le dit et l’écrit Grothendieck lui-même – de son œuvre et les plus inspirants pour une vision juste et bienfaisante de ce que devraient être la science et le comportement des scientifiques.
Ce livre n’est donc pas une biographie de Grothendieck mais une lecture de son œuvre hors mathématiques. Elle se déroule en douze chapitres. Le premier traite des apports mathématiques. Topos, cohomologie, géométrie algébrique sont mentionnés mais la compréhension de l’apport profond des nouveaux concepts introduits restera inaboutie dans ce chapitre qui se consacre essentiellement sur les façons visionnaires et aériennes avec lesquelles Grothendieck façonnait les mathématiques qu’il découvrait. Le lecteur restera sur sa faim mais après tout ce n’est pas le sujet d’Aurélien Barrau.
Les deux chapitres suivants Trahison et CERN sont très fondamentaux en ce qu’ils décortiquent les moments de transformation radicale qui s’imposent d’évidence alors à Grothendieck. Quoiqu’il soit lui-même un praticien d’une science éminemment théorique pratiquée de même et donc très éloigné des utilisations de la science par les technologues, les politiciens et la société, il en a une très haute vision éthique tant vis à vis de la nature que vis à vis de l’humanité. La proximité entre scientifiques et complexe militaro-industriel détruisant la nature lui est devenue insupportable car cette attitude trahit la mission éthique de la science et le conduit en retour à trahir sa communauté, à commencer par celle des mathématiciens. Le discours du CERN en 1972 est éminemment instructif. Devant un auditoire de physiciens à l’aube du projet de plus grand accélérateur au monde qui finira par prouver l’existence du boson de Higgs, Grothendieck pose la question – mais c’est un de ses traits de génie que de poser des questions dérangeantes – « allons-nous continuer la recherche scientifique ? ». La science doit aussi se poser des questions sur elle-même et pas seulement sur le monde. Comme le dit Grothendieck: « la science telle que nous la connaissons aujourd’hui est une des principales forces négatives dans le développement de la société » ou encore « la crise écologique nous force à infléchir notre cours ». Et Aurélien Barrau d’observer : « [la science] n’est évidemment pas inintéressante mais elle entérine une civilisation du chiffre et du futile quand Grothendieck voudrait une réhabilitation du sensible et du profond ». Un peu plus loin : « c’est finalement le réductionnisme qui est ici mis en cause: les rapports de subordination des disciplines les unes aux autres semblent être, pour Grothendieck, non seulement nuisibles à ces dernières mais aussi gravissimes en cela qu’ils « servent de modèles et de justifications aux inégalités sociales ».
Dans la pensée de Grothendieck la beauté joue toujours un rôle d’où un chapitre consacré à ce thème. La nature est belle, la science, quand elle répond à sa mission éthique l’est aussi. Grothendieck se disait « frère » d’Évariste Galois mort dans un sot duel à 21 ans mais fondateur de la théorie des groupes qui inhibe encore toute la théorie du « modèle standard » des particules élémentaires. Sa théorie était belle, libre, élégante et il fallut plusieurs décennies de travaux pour extraire toute la richesse des quelques feuilles de papier laissées dans l’urgence par Évariste à la veille de son duel fatal. Les théories mathématiques de Grothendieck sont belles elles aussi et sa pratique des mathématiques était en même temps ludique.
Technoscientisme et Guerre et Impérialisme occupent deux longs chapitres. Les liens entre technoscientisme d’une part et méthode réductionniste et mythe du progrès d’autre part sont bien explicités. Comme le dit Aurélien Barrau: « rien n’est, aux yeux de Grothendieck, plus dommageable à la pensée que d’effondrer toute la richesse et la finesse de l’intellection humaine dans les seules schèmes des sciences exactes ». Ou encore, dans les mots de Grothendieck : « le geste attendu des scientifiques est de renoncer à la prétention de supériorité, morale ou intellectuelle, à devenir modeste ». Grothendieck est à l’évidence un éminent critique des scientifiques des sciences dites dures ; cette critique, il est indispensable de bien l’entendre ! Les liens troubles entre science et armes de destruction sont dénoncés dans un antimilitarisme viscéral qui a largement animé les années de militantisme radical de Grothendieck après la fondation du groupe Survivre et vivre. Remarquons d’ailleurs que la science ne vaut pas médaille d’éthique et d’humanité per se et que les scientifiques sont donc sujets aux mêmes faiblesses que l’humanité elle-même, pas plus, mais pas moins non plus. L’utopie à poursuivre se trouve assez bien définie par ces mots de Grothendieck lui-même: « la principale ligne de partage politique se trouvera de moins en moins entre la gauche et la droite mais dans les oppositions entre les scientistes, tenant du « progrès technologique à tout prix » et leurs adversaires, ceux pour lesquels l’épanouissement de la Vie, dans toute la richesse de sa variété, et non le progrès technologique, a priorité absolue ». Lorsque l’on voit, maintenant, les perversions ultimes de la science et de la technologie professée par les libertariens tels Peter Thiel et technologues tels Ellon Musk reprises à l’encan dans les clivages politiques générés par l’idéologie trumpesque, on ne peut qu’être frappé de la justesse de propos tenus il y a une trentaine d’années. Le tout numérique n’échappe pas à la critique grothendieckienne: « le fameux âges des cavernes fera figure de charmante idylle bucolique à côté des aberrations de l’âge programmatique et de l’électron ». Et comme l’analyse Aurélien Barrau: « nous affaissons notre puissance d’être ». La critique, radicale, elle aussi, de la guerre et des impérialismes – largement de retour au vu de l’actualité récente- aurait gagné à ne pas s’expliciter uniquement en termes d’anticolonialisme et d’anticapitalisme alors que leur usage a été largement – et l’est encore – par bien d’autres idéologies en -isme.
Liberté, vérité et créativité, puis Domination, Retrait et Poétique sont des chapitres exposant les lignes de conduite (ou d’anti-conduite bien sûr pour le second) suivies par Grothendieck et que peuvent suivre tout un chacun. Ce sont là des qualités profondément humaines, humanistes et désirables. Retrait expose la solution in fine choisie par Grothendieck tandis qu’Ailleurs ouvre la voie à la spiritualité et que Traîtrise revient sur la traîtrise pratiquée par les scientifiques vis à vis de la mission éthique de la science justifiant en retour la trahison de Grothendieck se retirant de la communauté scientifique.
La conclusion livrée me semble assez bien se résumer par : « la grande histoire ne retiendra très certainement que le génie des mathématiques. Il nous appartient donc de recevoir le révolté, l’ermite et le poète. L’habitant du monde, l’émerveillé de la vie. L’écorché du temps ».
Un livre radical, utopique, extrême sans doute, mais qu’il est rafraîchissant de lire à l’heure où les grands prêtres de la tech et les autocrates de tout poil nous promettent un avenir qui nous aura bientôt déshumanisés et détruits dans des guerres fratricides et le transhumanisme ne servant que les égos de quelques-uns. Ils, Grothendieck et Barrau, sont légitimes puisque scientifiques engagés et valeureux eux-mêmes alors que les autocritiques de ce champ des connaissances ne sont pas légions. Non qu’il faille les lire à la lettre en basculant d’un seul jet et soudainement dans le monde désirable de cette utopie mais pour construire patiemment le chemin qui nous prendra de là où nous sommes pour nous mener – de compromis en compromis – vers cet avenir désirable où la science fera bon ménage avec l’humanité. C’est cette réflexion-là qui manque à cet ouvrage qui ne fait malheureusement aucunement appel aux sciences humaines telles l’histoire pour élucider quand et pourquoi nous avons bifurqué (et ce n’est ni le capitalisme ni le colonialisme seuls), et comment nous pouvons évoluer en nous appuyant aussi sur l’économie, la sociologie, la biologie, la psychologie etc. dans une véritable construction systémique. Il n’est pas de chemin déterminé à l’avance, il ne faut que l’observer pour toujours l’infléchir. Cette critique fait d’ailleurs écho à celle vis à vis des affairistes et pétroliers présentée par Giraudoux dans la Folle de Chaillot, pièce de théâtre jouée pour la première fois en décembre 1945.






