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Scientifiction : Blake et Mortimer au musée des Arts et Métiers

Cet ouvrage est le catalogue de l’exposition consacrée à Blake et Mortimer .

Dès le début de leurs aventures publiées en 1946 dans le journal Tintin, Edgar P.Jacob interroge son époque en anticipant les progrès de la science. De la révolution aéronautique de l’Espadon à la parthénogenèse électronique, des androïdes du professeur Sati, en passant par la montre connectée du Piège diabolique, Jacobs a toujours été en avance sur son temps.

Cette exposition prend la forme d’un dialogue entre l’imaginaire de Jacobs et des objets issus des réserves du musée. Les deux commissaires de l’exposition, Thierry Bellefroid, écrivain et scénariste et Eric Dubois, professeur à l’école Boulle, ont choisi de mettre en lumière les correspondances entre les grands thèmes scientifiques et leur mise en scène .

Dans ce catalogue abondamment illustré plusieurs intervenants portent des regards inédits sur l’œuvre de Jacobs, Dominique Leglu, Thierry Bellefroid et Eric Dubois, François Schuiten, dessinateur du dernier volume, « Le dernier pharaon » et Daniel Couvreur, journaliste, commentant les différentes maquettes réalisées par Jacobs. Pascale Heurtel, Directrice du musée, explique qu’il ne s’agit pas d’une exposition monographique, car les collections du musée sont mises en regard des intuitions souvent impressionnantes de l’auteur. C’est une bonne façon de rappeler que la « science vraie contribue à sauver le monde ».

Dominique Leglu, décrit Miloch comme le prototype du savant prêt à mettre toute son ingéniosité au service de n’importe quel dirigeant. Philip Mortimer est lui est du bon côté de la force et il mène des aventures avec Francis Blake, du service de renseignements MI5. Elle se pose la question de savoir si des machinations nous auraient été cachées (météores modifiant le climat, les androïdes du Pr Sato….). La curiosité n’est pas un défaut pour un scientifique car il a pour but de comprendre le monde. La quête des mondes ne s’arrête jamais et la recherche peut conduire là où on ne l’attendait pas.

Thierry Bellefroid s’interroge sur les raisons d’exposer Jacobs au musée. Il fait l’historique de cet art. La légitimité de la BD est bien explicitée par cette phrase de 1936 « Examinez bien cet art. Vous y trouverez la lumière et l’ombre, la vérité recherchée et le côté sombre de nous-mêmes ». Après Tintin, Jacobs n’est pas un disciple de la ligne claire car il y a un «  immense caravansérail de décors et de phylactères.. ». Une grande date est l’exposition en 1967 au musée des Arts décoratifs. Il y aura une exposition en Belgique où Edgar P. Jacob est répertorié comme « explorant le thème de l’aventure scientifique … et ses héros Blake, Mortimer et leur éternel adversaire goûtent depuis aux joies des sciences les plus variées, de l’archéologie à la cybernétique ». En 1968, lors des deux volumes « les 3 formules du Pr Sato » Jacobs veut se renouveler. « Il veut raconter l’avènement d’une technocratie où l’humanité serait dirigée par des robots. Très méticuleux, il prend beaucoup de temps à se documenter. Mais après le décès de son épouse et un problème de santé, il s’arrête et meurt en 1987. Le 2ème volume sortira en 1990, dessiné par De Moor.

Mais le mythe est né. En dépit de travers (absence de femmes, surabondance de récitatifs…) la modernité de cet univers est dans l’actualité des thématiques comme la question de savoir si la science peut nous sauver ? Petit, il avait déjà le goût du théâtre. Pendant son adolescence il a lu beaucoup d’auteurs de SF et des films seront déterminants comme M. Le maudit de Fritz Lang et le cabinet du Dr Caligari de Robert Wiene. Il a d’abord été illustrateur pour le magazine Bravo. Il ne connaît pas Hergé. Il commencera à dessiner une histoire pour remplacer Flasch Gordon et ce sera « Le rayon U ». On y trouve une forme de SF inspirée des connaissances scientifiques de l’auteur et des éléments comme arches de pierre gigantesques, sculptures précolombiennes…repris dans l’Énigme de l’Atlantique. Sa série Blake et Mortimer est publiée de 1946 à 1973. Par son souci du détail et de la vraisemblance, il ne peut être comparé à aucun autre dessinateur. Autre fait à connaître, obligé d’abandonner son rôle de baryton à l’opéra, il importera l’opéra dans son œuvre, avec le jeu de lumière et d’ombre, un jeu jacobien plein d’emphase, comme dans la Marque jaune. « Je sens théâtre depuis toujours ».

C’est en parcourant les réserves du musée et en ayant en tête les images de Jacobs , que les liens alors se tissent et se découvrent. Le prisme des 4 éléments devient évident pour classer les objets du musée et les images de Jacobs. Le défi est de privilégier les correspondances entre les planches et les objets, établir des liens avec ses hypothèses et inventions scientifiques, parfois ses divagations car la fiction doit s’appuyer sur l’imaginaire. Il aurait été bien étonné de voir un turbogénérateur de bord de 1946 Espadon en tout point semblable au modèle dessiné par lui, ce qui prouve sa capacité à devancer son temps !

Eric Dubois, co-commissaire, définit Jacobs comme « l’alchimiste du 9ème art ». Il appartient au mouvement littéraire du « merveilleux «  et est un des pionniers de la SF. Il écrit des histoires de son temps. La 2ème guerre mondiale et un dossier sur l’enregistrement des ondes cérébrales l’inspirent pour le Secret de l’espadon et la Marque jaune. Par contre il n’y a que dans Le piège diabolique où il parle de l’exploration du temps avec le chronoscaphe. Jacobs est passionné par la technique. Elle apparaît avec l’Espadon, invention du Pr Mortimer fonctionnant à l’énergie nucléaire. Mêlant tradition et modernité japonaise au mythe occidental, il anticipe l’intelligence artificielle ( T2 des 3 formules du Pr Sato) ! Jacobs a fait la synthèse de deux modes d’expression, l’expressionnisme et le réalisme. Il excelle à donner à ses récits l’ancrage scientifique pour que surgisse le merveilleux. Il joue son plus beau rôle, vulgarisateur scientifique ! Les 4 éléments sont toujours présents, la terre domine dans Le Mystère de la grande pyramide, la foudre dans SOS météores. « le laboratoire du savant a remplacé» l’antre du magicien ». Tandis que les dragons, monstres, géants et ogres se sont mués en Martiens, Sélénites et autres extra-terrestres. La quête est restée la même mais le « rêve » est devenu scientifique » in « Un opéra de papier », Gallimard, 1961, (biographie). L’amphithéâtre du musée rappelle la tradition du théâtre baroque. Jacobs, le « baryton » du 9ème art est familier de cette dimension symbolique et la transpose dans son œuvre. C’est cette ascendance théâtrale, à la fois scientifique et spectaculaire qui fait la singularité de l’œuvre de Jacobs.

François Schuiten, dessinateur de BD, révèle ce qu’il y a à voir derrière les images de Jacobs. Les couvertures sont toutes magistrales ! Il y a la recherche de l’image la plus forte, celle qui se voit de loin comme celle de l’Affaire du collier. (étude des différentes ébauches). Jacobs n’est pas Hergé ! Il avait d’ailleurs une grande avance sur les couleurs. Il a aussi marqué l’histoire de la BD franco-belge par l’art de la composition (analyse d’une page de la BD le mystère de la grande pyramide) avec une organisation parfaite des circulations du regard. C’est stupéfiant de voir comment il met les détails là où il faut ( texture de la pierre de la pyramide de Giseh). Comme il comprend la documentation, il synthétise. Il est différent d’Hergé par le travail sur les ombres, le clair-obscur et l’utilisation de la couleur comme outil de dramatisation. Et il avait la prémonition qu’il y avait encore des choses à découvrir tellement il était imprégné par son sujet (rencontre avec des égyptologues).

Daniel Couvreur explique comment Jacobs a eu l’ « art de bâtir l’anticipation ». Il a construit beaucoup de maquettes pour dessiner ses plus belles créations : un requin volant, l’aile rouge, dans Le secret de l’espadon, un hydrohélicoptère, le robot samouraï des trois formules du Pr Sato et le chronoscaphe du Piège diabolique, pour régler au millimètre les combats, un « spectacle complet ». Tout ce qu’il donnait à voir était parfaitement crédible ! ( il avait fait des dessins d’orfèvrerie et avait façonné des maquettes de décor à l’opéra de Lille). Jacobs extrapolait à partir de projets existants, à l’avant-garde de l’ingénierie. Il était toujours en avance sur son époque. En 1961, il lance un nouveau défi : voyager dans le temps. Le chronoscaphe est un engin d’une forme aérodynamique pour traverser le gouffre du temps à la vitesse de la lumière. . Puis en 1971, il renoue avec le merveilleux scientifique, avec les 3 Formules du Pr Sato, il s’attaque au monde naissant de la cybernétique et réalise le robot Samouraï.

Hubert Védrine explique comment il s’est attaqué à son époque. Il imagine une 3ème guerre mondiale dans l’Espadon du point de vue britannique, une dramaturgie grandiose en plein début de la guerre froide. Pour figurer l’écroulement de nos civilisations occidentales face au péril jaune, la force de feu s’abat sur les plus grands monuments occidentaux comme la tour Eiffel à Paris. Dans SOS météores changement de décor, toujours dans le contexte de la guerre froide, un général (soviétique) doit installer une base pour répandre un brouillard toxique. Paris et sa région n’ont jamais été aussi bien représentés. La « géopolitique » est bien présente dans son œuvre !

En fin d’ouvrage, les couvertures des 12 volumes parus de Jacobs.

5/5
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