Serge Reubi (Dir.), Ill. Claire Martha, Muséum National d’Histoire Naturelle
Cet ouvrage constitue l’un des trois volets du projet Savanturières, également composé d’une exposition sur les grilles de l’École de Botanique et de vidéos qui seront lancées en février 2026. Il a pour but de faire connaitre et de rendre hommage à ces femmes de science pionnières qui, sur toute la Planète, ont contribué à écrire l’Histoire naturelle. Serge Reubi, historien et ethnographe a dirigé une équipe d’historiennes et de chercheuses. Les portraits ont été réalisés par des chercheurs, bibliothécaires et historiens du Muséum. Suivant un ordre chronologique, 70 biographies sont présentées en six chapitres, chacun consacré à une grande période historique. Des informations approfondies sur la situation de l’histoire naturelle et la place des femmes sont apportées sur chaque période, suivies de portraits de femmes qui ont marqué leur époque. L’iconographie très importante est remarquable offrant les œuvres de ces femmes scientifiques, des documents d’époque et des photographies. Claire Martha, illustratrice, a réalisé des portraits colorés et expressifs. La première période du jardin du Roi à 1870 est celle des « amatrices », ces femmes qui ont participé à la construction des savoirs et collections naturalistes. Souvent restées dans l’ombre, elles ont exercé leurs talents en géologie, paléontologie, entomologie et ornithologie. Il a fallu faire un travail approfondi pour en retrouver des traces dans les archives des muséums. En France, dans la seconde moitié du XIX° siècle, l’histoire naturelle progresse sous la direction du comte de Buffon. La spécialisation des disciplines éloigne les femmes des métiers scientifiques. Certaines arrivent à assister à des cours. D’autres herborisent, font des collections de plantes, d’animaux exotiques, correspondent avec des botanistes, s’adonnent à la peinture, la sculpture…Celles qui accompagnent leur mari dans des explorations de régions inconnues, participent à la rédaction des récits de voyage. Parmi ces passionnées d’histoire naturelle, Rousseau rend hommage à Madeleine-Françoise Basseporte qui fut directrice d’une école d’art pour jeunes filles. Elle se spécialise dans la peinture des plantes, très appréciée par Carl von Linné. Elle devint célèbre dans toute l’Europe, pour ses qualités scientifiques et sa précision artistique. Puis arrive « le temps des pionnières », de 1870 à 1914. Le monde masculin domine dans les sciences de la nature. Clémence Royer, première traductrice des œuvres de Darwin, est tournée en dérision dans une revue ! Cependant les femmes se mobilisent pour leurs droits civique et l’accès aux études supérieures. A la différence de la médecine où il faut avoir un diplôme, des femmes sont présentes dans les laboratoires dont ceux du Muséum. Des noms ont été retrouvés dans les archives du personnel. Mais pour la plupart sont invisibles. Marie Curie est une exception. Catherine Lacroix formait avec son mari, Alfred Lacroix, volcanologue, un couple fusionnel. Elle prenait des photos même sur les lieux à risques et a participé activement aux publications de son mari. Marthe et Juliette Vesque, filles d’un botaniste, ont été de talentueuses dessinatrices naturalistes. De 1914 à 1945 c’est l’âge des « premières reconnaissances ». Du fait de la grande guerre, les femmes ont pénétré dans de nouveaux secteurs du travail. Cela permet de reconsidérer le travail des femmes. Elles ont pu travailler au Muséum, tout en négociant leur professionnalisation. Il a fallu du temps pour qu’une femme soit nommée bibliothécaire en chef. Les femmes accèdent peu à peu à des emplois scientifiques. En 1939, les femmes ne représentent que 18% du personnel scientifique. Par contre la présence des femmes est plus importante en ethnologie au musée de l’Homme. Savez-vous que c’est un couple, Suzanne et Louis René de Saint –Périer, qui ont découvert la Vénus de Lépugue, en 1922 en Haute Garonne. A la mort de son mari, elle s’occupe des collections, est directrice de musées et ouvre son château de Morigny (91) aux étudiants. Odette du Puigaudeau réussit à faire partie d’une expédition dans le désert mauritanien. Elle accomplit 4500 kilomètres à dos de dromadaire. Savez-vous pourquoi la bibliothèque du musée de l’Homme porte le nom d’Yvonne Odon ? En 1938, celle-ci a organisé la bibliothèque d’une manière révolutionnaire : entièrement publique, en accès libre et avec une classification empruntée à la bibliothèque du Congrès à Washington. Après avoir été déportée, elle sera formatrice de gestion de collections en musée. Germaine Dieterlen est une ethnologue connue pour ses travaux sur les mythes Dogon, elle a été réalisatrice avec Jean Rouch d’une série de films ethnographiques majeurs. De nouvelles revendications sont émises par les femmes. Les femmes sont toujours en minorité dans le corps enseignant du supérieur. En 1946, le Muséum a la proportion de femmes la plus élevée. En 1963, quand ouvre la nouvelle bibliothèque, Gabrielle Duprat est responsable de la plus importante collection documentaire au monde consacrée à l’histoire naturelle. Andrée Tixier-Durivault consacra toute sa vie à étudier les octocorallaires, des coraux qui ne forment pas de squelette calcaire. Les apports d’Annette Laming-Emperaire à l’archéologie du XX° siècle sont très importants. Elle fit une publication essentielle sur la grotte de Lascaux, s’intéresse au progrès tes techniques d’investigation et exécute des fouilles en Amérique du sud. De 1970 à 2000 « des savoirs à reconstruire ». Les femmes ont désormais pleinement accès aux études et aux carrières scientifiques. L’approche critique des études de genre fait réaliser les rapports de pouvoir qui écartent les femmes des sciences. Aujourd’hui, dans le contexte du mouvement « #MeToo », le sexisme demeure ainsi que des discriminations. Jeanne Renaud Mornant a été une visionnaire en se lançant dans l’étude des plantigrades et devint une spécialiste réputée en Europe. Germaine Petter, paléontologue accomplie, parcourut l’Afrique et d’autres pays. Pourtant elle dut se présenter 4 fois au CNRS pur y être admise. En 1975, un membre du jury d’admission à la chaire de cryptogamie, répondit à Suzanne Jovet-Ast : « Vous êtes une femme, je ne voterai pas pour vous ». Marie-Louise Bauchot est une des grandes figures de l’ichtyologie française. Elle a fondé la société française d’ichtyologie. Elle a étudié un poisson actinoptérygien qui a une anatomie remarquable. Quand Etienne Geoffroy Saint Hilaire en rapporta un d’Egypte, Georges Cuvier aurait dit que cette seule découverte justifiait la campagne militaire de Napoléon. Véra Eisenmann a écrit l’histoire évolutive des chevaux en mettant en place un système de classification uniformisé et a constitué une base de données astrométriques des équidés sauvages actuels, avec méthode, rigueur et constance. Au XXI° siècle, il s’agit de « déconstruire les préjugés, interroger le genre ». Aujourd’hui l’égalité entre les hommes et les femmes reste un combat. Les 10 chercheuses qui témoignent de leur parcours n’ont pas rencontré de difficultés majeures mais « toutes soulignent la nécessité de repenser le fonctionnement de la recherche dans son ensemble à l’aune des questions de genre, de la constitution de jurys de thèse aux avancements de carrière, en passant par les colloques et les contributions à la littérature scientifique ». Parmi ces femmes scientifiques, Nadia Améziane, biologiste marine « Emerveiller les gens, c’est aussi les sensibiliser à la fragilité de la biodiversité et des écosystèmes marins ». Evelyne Heyer, anthropologue généticienne, « Grâce à l’ADN nous savons que l’on vient tous d’Afrique et que, malgré une grande diversité culturelle, on se ressemble tous, génétiquement à 99% ». Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, déconstruit le regard porté sur les femmes dans les sociétés préhistoriennes : « En réalité nous savons peu de choses sur la répartition sexuée des tâches ». Ce bel ouvrage de référence du Muséum national d’Histoire Naturelle est remarquable ! Il met en lumière des femmes scientifiques oubliées qui, du XVIII° au XXI° siècle, ont fait progresser, par leurs contributions sur le terrain ou en laboratoires, l’histoire des sciences naturelles. A travers ces quatre siècles d’aventure scientifique, le lecteur, admiratif de ces femmes pionnières et passionnées qui ont lutté contre les obstacles rencontrés, porte un autre regard sur la place des femmes dans l’histoire des sciences.







