Nicolas Chevassus-au-Louis, Dunod
Histoire et politique scientifique sont deux des spécialités de Nicolas Chevassus-au-Louis et il n’est donc que naturel pour les éditions Dunod de lui avoir confié l’ouvrage de la collection A la plage dédié à Oppenheimer. Le parcours scientifique de ce dernier est en effet très emblématique des questions éthiques auxquelles un scientifique contemporain ne saurait se soustraire. À l’heure où les progrès scientifiques apportés par l’IA bouleversent l’humanité dans ce qu’elle a de plus singulier, il est salutaire de s’instruire de l’histoire de Robert Oppenheimer. En effet, ce physicien brillant a été au cœur de la révolution atomique – essentiellement le développement de la bombe atomique utilisée par deux fois à Hiroshima et Nagasaki – et l’idée est bien entendu, non s’en inspirer ou d’en tirer des enseignements universels – l’histoire ne se répète pas – mais de comprendre les interactions entre les facteurs personnels, collectifs, scientifiques ou étatiques, de court ou de long terme, qui se télescopent lors de l’émergence d’une nouvelle technologie révolutionnaire.
La vie de Robert Oppenheimer, né en 1904 aux États-Unis dans une famille d’immigrés allemands, présente un parcours singulier et très tranché. Pourtant surdoué, il ne se découvre physicien que tardivement dans ses études alors qu’il rencontre en 1925 en Allemagne la jeune garde de la non moins jeune mécanique quantique – Born, Heisenberg, Schrödinger. Il produit alors de très nombreux articles et passe sa thèse. De retour aux États-Unis, il fonde le nouveau département de physique quantique à Berkeley et devient rapidement incontournable dans l’essor de cette discipline dans le Nouveau Monde. De famille juive, quoique non pratiquante, il est très perturbé par l’émergence du fascisme en Europe et par l’arrivée de Hitler au pouvoir qui persécute tous les scientifiques juifs allemands, et ils sont nombreux ! Ses sympathies politiques vont alors à la gauche sans qu’il adhère au parti communiste. Le pacte germano-soviétique de 1939 porte un coup sévère à ses sympathies puisque le communisme n’est pas le rempart contre le fascisme sur lequel il comptait. 1939 est aussi l’année scientifique confirmant la possibilité d’une source d’énergie immense avec la fission nucléaire, pouvant aussi être exploitée en arme de destruction massive. Les pouvoirs politiques sont mis au courant mais sans déclencher encore une mobilisation générale.
L’attaque surprise de Pearl-Harbor fin 1941 met fin à cette inaction. La France et l’Angleterre n’ont plus de ressources ou doivent les réserver à plus urgent, l’Allemagne ne communique pas mais tout le monde la croît active et très en avance. Roosevelt comprenant alors les enjeux, lance le projet Manhattan – développement de la bombe atomique – à bride abattue. Sous direction militaire, le projet est mené sans état d’âme, et Oppenheimer du fait de ses capacités très larges dans de multiples domaines scientifiques va en être naturellement le responsable scientifique malgré ses sympathies communistes antérieures. Une course contre la montre s’engage et en 1945, la bombe est prête. Après avoir pourtant pu constater en mai 1945 que l’Allemagne nazie était très peu avancée au-delà des principes théoriques dégagés en 1939, le gouvernement américain décide d’employer l’arme nouvelle contre le Japon et Oppenheimer ne s’y oppose pas. Par la suite, l’ampleur des destructions et des pertes en vies civiles innocentes feront changer d’avis Oppenheimer jusqu’à s’opposer au développement de la bombe thermonucléaire. Il reste en place dans les instances scientifiques de conseil à l’administration américaine et devient le directeur du célèbre Institute for Advanced Studies de Princeton. Cependant, au début des années cinquante, la croisade anticommuniste de McCarthy attaque de façon virulente Oppenheimer et il est déchu de ses accréditations secret-défense. Il ne sera réhabilité de ces attaques qu’en 2022.
L’ouvrage déborde ensuite le cadre de la vie d’Oppenheimer et fait également l’histoire des développements récents dans l’usage de l’atome dans lesquels Oppenheimer n’a pas eu de responsabilité directe : la bombe thermonucléaire, le développement de l’énergie atomique, le contrôle de la fusion nucléaire, la diffusion des capacités nucléaires dans plusieurs pays, la dissuasion nucléaire, les accords de limitation des armements nucléaires et la gestion des déchets radioactifs. Pour importantes que soient ces questions scientifiques et géopolitiques, elles n’en sont pas moins hors du sujet annoncé par le titre de l’ouvrage alors que l’analyse de la production scientifique et philosophique d’Oppenheimer après son éviction de la conduite de la science aux États-Unis ne sont pas abordés. Elles auraient pourtant été utiles pour apprécier la nature des questions qui habitaient alors ce scientifique hors pair et comment il suggérait d’y répondre.
Après « Tesla à la plage, l’énergie dans un transat » dans cette même collection « A la plage » où le lecteur avait apprécié ses qualités de médiateur scientifique, Nicolas Chevassus-au-Louis raconte l’épopée du nucléaire à travers la vie et les travaux d’Oppenheimer au cœur de la révolution atomique. Le lecteur est amené à comprendre les interactions entre les facteurs personnels, collectifs, scientifiques ou étatiques, de court ou de long terme, qui se télescopent lors de l’émergence d’une nouvelle technologie révolutionnaire.






