Jean-François Chanson, Ill. Lorenzo Chiavini, DunodGraphic
La BD fait de plus en plus son apparition dans la vulgarisation scientifique de qualité et c’est une très bonne chose car la lecture en est plus aisée sans pour autant livrer une culture au rabais. Jean-François Chanson, scénariste professeur de physique-chimie en lycée et Lorenzo Chiavini graphiste se sont assurés le concours d’une spécialiste de physique nucléaire et d’histoire des sciences. Pour le lecteur le titre choisi ne laisse en rien présager du sujet. Le sous-titre est plus explicite : Des physiciens dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale. Le choix du titre, rapidement éclairci dans le récit, se justifie par le nom du groupe de très jeunes physiciens italiens, nouveaux physiciens ouverts à la toute nouvelle mécanique quantique, qui, à partir de 1926, groupés autour d’Enrico Fermi, 25 ans et premier professeur de physique théorique en Italie, vont constituer une équipe dynamique et soudée à la pointe de la physique nucléaire de l’entre-deux-guerres. Cette équipe, chaperonnée par Orso Corbino, professeur réputé italien, fondateur de l’Institut de physique localisé dans la rue Panisperna sera, aux côtés des autres équipes de physiciens européens, à Berlin, à Paris, à Oslo ou à Londres, des contributeurs décisifs à la compréhension de l’atome, du neutron, de la radioactivité et par-delà de la découverte de la fission et de la fusion. Cette histoire se déroule, tout comme à Berlin, en parallèle de la montée des fascismes italiens et germaniques et le lecteur découvre peu à peu comment la dimension politique et éthique s’insère dans ces cerveaux idéalistes développant de nouvelles théories. La perspective, puis la réalité des lois raciales et des dictatures en Italie et en Allemagne conduit à des questionnements éthiques et politiques pour tous ces jeunes savants qui s’aperçoivent que les résultats vers lesquels ils avancent vont être exploités aussi pour la destruction par des régimes entre lesquels ils devront choisir. Tous ou presque choisissent de fuir le fascisme italien. Enrico Fermi et d’autres avec lui vont choisir les États-Unis et y être acceptés dans les équipes de recherche pour leur excellence malgré leurs passés au service du fascisme italien pendant plusieurs années. Ils vont y pousser le lancement du projet Manhattan et sa conclusion par les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki en recherchant et obtenant le soutien d’Albert Einstein. Un autre, émigré lui aussi aux États-Unis refusera ce choix et se tournera vers la paléontologie. Un autre, croyant en la pureté de la foi communiste émigrera en URSS. Un autre choisira de disparaître sans laisser de traces. Un autre reviendra en Europe pour être le premier secrétaire-général du CERN puis un des fondateurs de l’ESA. En toile de fond des questionnements auxquels ils ne pouvaient échapper du fait de leurs grandes compétences, il y avait celui de la possession de ces armes nouvelles avant l’Allemagne ou l’URSS.
Même pour nous qui connaissons la suite, le choix n’aurait pas été simple et c’est tout le mérite de cet ouvrage de Jean-François Chanson – scénariste – et Lorenzo Chiavini – dessinateur – que de nous amener à nous questionner sur ces choix en étant spectateur de ceux que ces physiciens brillants ont fait en toute connaissance des technologies ainsi ouvertes. Un divertissement pascalien qui nous plonge au cœur de toute problématique scientifique : comment réguler l’usage des résultats ? Et plus encore, comment penser la régulation de ces résultats avant qu’ils ne soient atteints ?







