Etienne Ghys, Odile Jacob
Après avoir passionné le grand public par La petite histoire des flocons de neige, La petite histoire du ballon de foot et Ma petite histoire des nombres, Etienne Ghys invite à découvrir « La petite histoire des lettres ». D’où vient l’intérêt d’un mathématicien pour les lettres ? Dans l’avant–propos, il fait part d’un moment unique qu’il a vécu où, émerveillé, il a découvert une linotype, une ancienne technique d’impression aux Presses universitaires de France. « Depuis lors mon regard sur les lettres a changé. Elles sont si discrètes et si importantes. Elles portent tant d’Histoire et de Culture. C’est de cette sensibilité qu’est né ce livre ». Quand un mathématicien regarde les lettres, il les voie comme des figures géométriques. « Car les lettres ne sont pas que des signes : elles sont des constructions ». Comment et par qui ont-elles été construites au fil des siècles ? « J’ai voulu raconter cette histoire à ma manière, avec ma culture scientifique. Explorer leur structure, leurs transformations, leurs usages ». Son récit est bâti sur un plan chronologique, depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours. Le lecteur peut aussi en faire une découverte selon ses intérêts. Soucieux de faciliter la lecture, sont données des définitions de termes techniques de la typographie. Au cours des grandes périodes historiques sont cités des personnages marquants avec une courte biographie. Tous les exemples de construction de lettres sont illustrés de dessins de l’époque concernée.
«Voir les lettres », Etienne Ghys décrit comment se fait l’apprentissage de la lecture. Il existe dans notre cerveau « la boite aux lettres du cerveau » où se fait la lecture des glyphes. Avez-vous déjà pris le temps d’examiner les lettres ? « Regardons l’alphabet comme un catalogue de formes ». Il montre différentes constructions.
L’histoire des écritures médiévales commence par la « Lettre manuscrite ». La graphie gothique, dont la « textura » était majestueuse mais presque illisible. Quelles étaient les écritures adoptées dans d’autres pays ?
Quand Gutenberg a inventé l’imprimerie, pour ne pas effrayer, il a inventé l’ancien avec un outil nouveau. Pour composer avec les caractères en plomb, il faut de la rigueur. Le processus « poinçon, matrice, caractère » permettait de produire des livres en série avec une belle qualité graphique.
A la Renaissance, « les géométries sacrées », la redécouverte des inscriptions antiques amène une idée neuve : on peut construire les lettres comme des figures géométriques ». Parmi les théoriciens qui ont proposé des systèmes complets de proportion, Luca Pacioli, moine et mathématicien « Sans la science de la géométrie, il n’est possible de rien accomplir dans les arts ». Albrecht Dürer, artiste géomètre, a cherché à unir rigueur géométrique et beauté artistique. Le problème de la quadrature du cercle et le nombre d’or ont profondément marqué cette époque. Puis un changement important apparait avec l’écriture en « italique », les lettres s’enchainent et s’adaptent.
Parmi les quatre typographes et géomètres de la Renaissance, François Didot a été le premier d’une longue lignée d’imprimeurs- éditeurs alliant rigueur, modernité et élégance.
Le XIX° siècle est celui où les « lettres entrent à l’usine ». Parmi les nouvelles machines, la linotype, la machine à écrire du plomb accèlére la composition. La rotative révolutionne l’impression. Avec la machine à écrire, chacun est libre d’écrire chez soi.
Au XX° siècle, les lettres suivent les bouleversements apportés par la vitesse et la standardisation. « Des typographies modernes : rigueur, rupture, renouveau » apparaissent marquant une rupture. « L’écriture devient un langage d’ingénierie graphique ». Une nouvelle technique apparait, la photocomposition, une étape clé dans l’histoire de la typographie. Certains contestent cette évolution. Avec le surréalisme, le pop art, l’art conceptuel, les lettres deviennent des éléments plastiques.
L’arrivée de l’informatique marque la « renaissance numérique, typographique et géométrie ». Les débuts furent décevants. Savez-vous qu’un mathématicien, Donald Knuth, né en 1938, a été consterné quand il a reçu les épreuves de son livre ! Aussi il se lance dans un travail colossal : réinventer la typographie à l’ère de l’ordinateur. « Tex » est LA langue dans laquelle s’expriment tous les mathématiciens, mais aussi des informaticiens et des physiciens. C’est un logiciel gratuit et indépendant. Pierre Bézier (1910-1999) est le pionnier de la modélisation numérique des formes. Les « courbes de Bézier » permettent d’unir des formes géométriques. Elles sont au cœur de tous les logiciels graphiques.
Dans sa conclusion, Etienne Glys « J’aime les lettres : elles parlent de nous autant que pour nous. Elles sont visibles et invisibles, anciennes et futures. Elles sont les gardiennes de l’histoire ».
En appendice, pour les curieux désirant approfondir : un peu de technique sur les courbes de Bézier, pixels, dots et résolution, polices citées dans le livre, index des biographies et bibliographie.
Lorsque scientifiques, littéraires et artistes communiquent, ils s’enrichissent mutuellement. Etienne Ghys en apporte la preuve en portant un regard de mathématicien sur le monde de l’alphabet. Il démontre ainsi, au cours de cette « petite histoire des lettres » que les celles-ci sont pas que des signes, elles sont des constructions. Dans cet ouvrage qui fait regarder les lettres différemment, Etienne Ghys raconte, avec sa culture scientifique, une histoire passionnante des lettres chargées d’Histoire et de Culture.






