Abdel Aouacheria, Belin
Le titre de cet ouvrage interpelle du fait que pour beaucoup la mort marque la fin de la vie ! Abdel Aouacheria, docteur en biochimie, est chercheur CNRS à l’institut des Sciences de l’Evolution de Montpellier. Dans la préface, il écrit que la biologie nous a fait découvrir l’apoptose, cette mort cellulaire programmée de nos cellules. Ainsi « La mort n’est pas seulement menace : elle est ressource ». « Ce livre fait entendre ce que le vivant murmure quand il s’efface « que toute mort, jusque dans la cellule ne nous parle que de vie… Le final de ce livre est double : il est scientifique, il s’appuie sur les découvertes et il est philosophique car il nous appelle à penser différemment ». Au fil de l’ouvrage, des encadrés apportent des informations plus approfondies sur des thèmes plus pointus. Dans une première partie, l’auteur montre en quoi la découverte de la mort cellulaire a été une véritable révolution conceptuelle. Cette nouvelle notion a eu du mal à immerger. Il dresse le portrait de chercheuses et chercheurs qui l’ont fait avancer malgré les obstacles. C’est toute une aventure humaine où hommes de lettres et écrivains ont dialogué avec les scientifiques. Dans les temps anciens, il n’y avait pas de conscience que des structures anatomiques puissent disparaitre au cours de la vie. Il a fallu d’abord qu’émerge le concept de cellule. Savez-vous d’où vient le terme « cellule ». Robert Hooke compare les fines cavités du liège aux cellules occupées par les moines. Il fallut attendre deux siècles, avec les progrès des techniques d’observation, pour avoir une vraie notion de la cellule comme unité du vivant. Deux disciplines étudient la métamorphose : l’entomologie et la biologie du développement. Carl Van Gogt et August Weismann ont mené des travaux sur la mort cellulaire mais ne les ont pas poursuivies. Au milieu du XIX° siècle, d’autres scientifiques font des études sur des organismes vivants dont Eugène Bataillon qui observe la régression contrôlée lors de la métamorphose. La mort cellulaire a été décrite par cinq pionniers : Stieda, Flemming, Metchnihoff, Mayer et Béard. Un tournant a eu lieu avec Claude Bernard. A la fin du XIX° siècle, des recherches ouvrent de nouvelles perspectives avec la microbiologie. Les travaux de Coley ont ressurgi en tant que père de l’immunologie. Au XX° siècle, le mot « apoptose » apparait pour la première fois. Alfred Glüskmann démontre le rôle positif de la mort cellulaire. Des avancées importantes sont faites dans les années 1950. Christian de Duve, prix Nobel, fait une découverte essentielle sur le mécanisme d’un type de mort cellulaire. Des chercheurs vont démontrer que la mort cellulaire est régulée par des signaux hormonaux. Un papier de référence de Kerr et de ses collègues, est publié en 1972 sur l’Apoptosis, qui dans l’Antiquité désigne la chute des feuilles. Cela démontre qu’une coordination de différentes disciplines a eu lieu de manière concertée. Dans les années 1980, l’apoptose peut être identifiée à partir d’un critère biochimique. De nombreuses pathologies humaines proviennent d’une altération dans le contrôle de la mort cellulaire. De nouvelles frontières médicales sont franchies, en particulier par Jean-Claude Ameisen qui montre que la disparition est due, non pas au virus lui-même mais à « un effondrement des signaux de survie qui pousse les cellules Cd4+ non infectées à s’autodétruire par apoptose ». Un nouveau paradigme est apparu. La deuxième partie est consacrée aux « Voyages au cœur de la mort cellulaire » qui apparait comme un partenaire intime de la vie depuis ses origines. Dans le cerveau, le fait que la mort puisse contribuer à la vie, a une signification particulière. « La sélection neuronale par apoptose n’est pas une élimination gratuite ou arbitraire mais le moteur de l’organisation cérébrale…seuls les neurones bien positionnés connectés et utiles sont retenus ». Plusieurs mécanismes participent à la reconnaissance du soi et non soi dans le système immunitaire. La mort cellulaire joue aussi un rôle dans la fécondité et la sexualité. Il en est de même pour la peau. La compréhension des rôles de la mort cellulaire : façonner, réparer, protéger, est primordiale pour connaitre le vivant et aussi nous-mêmes : « persister ce n’est pas s’accrocher à ce qui est, mais c’est également renoncer…à ce qui doit être laissé ». La description des stratégies d’évasion du cancer montre que l’action des cellules tumorales est complexe. Il est nécessaire d’avoir une approche globale. En biologie évolutive s’est posée la question de savoir si la mort cellulaire programmée est un processus très ancien ? Sa présence chez les eucaryotes suggère qu’il s’agit d’un trait évolutif ancien. La même constatation est faite pour le monde végétal mais sous des formes différentes. Le suicide cellulaire apparait comme un paradoxe, en fait il est très bénéfique. Il permet de répondre à l’interrogation « Pourquoi la mort fait-elle partie intrinsèquement de la vie ? » et donne des pistes de recherche en biomédecine. Du fait des « explications » données par la biologie, la mort n’est plus une abstraction. Deux grandes catégories de causes répondent à deux questions : Comment et de quoi meurt-on ? et Pourquoi meurt-on ? Il existe des animaux « immortels » comme l’hydre, la méduse, les vers plats, le blob… Trois théories sont formulées à propos du vieillissement : la théorie de l’accumulation des mutations, celle de la pléiotropie antagoniste et celle du soma jetable. « La sénescence n’est pas dictée par un programme de mort sélectionné en tant que tel, mais elle résulte de compromis dynamiques entre vie, reproduction et maintenance ». Se pourrait-il que le vieillissement soit programmé par l’évolution ? A ce jour la question n’est pas résolue. Les fonctions écosystémiques de la mort conduisent à la considérer comme une expansion de la vie. Dans une autre partie, est abordée une conception fondamentale : la mort comme principe de différenciation ontologique afin de sortir de la dichotomie vie/mort et de penser la mort différemment. L’auteur expose les conceptions de la mort chez les penseurs antiques, l’écrivain Edgar Morin et le philosophe Hegel. « Cette leçon biologique met en crise l’opposition philosophique ancienne, pour ne pas dire obsolète, entre vie et mort ». Une mort ou des morts ? Il y a une pluralité de morts dans le monde scientifique et le monde culturel et aussi dans les sociétés humaines dont la mort sociale. « Le mourir ne saurait être réduit à un simple arrêt de la vie biologique mais constitue un phénomène multidimensionnel, stratifié à travers les niveaux du vivant, du collectif, du moléculaire au planétaire, du subjectif au politique… Penser le mourir dans sa pluralité, c’est donc l’envisager rationnellement, c’est-à-dire l’inscrire dans un tissu d’interdépendances… ». Cet ouvrage de science est passionnant et essentiel pour notre manière de penser la mort. Sur le plan scientifique, il met à la portée du grand public l’évolution des connaissances en biologie sur l’apoptose, la mort cellulaire programmée que ce soit en histoire des sciences ou en biologie moléculaire et cellulaire. Sur le plan philosophique, Abdel Aouacheria nous amène à penser différemment la mort, à laisser derrière nous l’opposition trop simple entre vie et mort. Comme le disent Claude Bernard : « La vie c’est la mort », Boris Cyrulnik : « La mort c’est la vie » et Derrida : La-vie-la-mort ». La mort est définitivement une faculté du vivant et non une extériorité étrangère à la vie… La mort est l’une des nombreuses capacités par lesquelles la vie se module, se régule, se renouvelle ».





