Thomas Pesquet, Étienne Klein, Flammarion
Un physicien de l’abstrait et un ingénieur du concret nous livrent dans ces entretiens d’humanistes modernes, sans hybris, leurs passions, leurs énergies et leurs visions du monde. À l’heure des discours technologiques enflammés ou démesurés des Elon Musk et autres Peter Thiel, cela fait du bien de savoir que des personnalités de renom et qui comptent dans leurs sphères d’expertise savent raison garder et discuter librement autant que lucidement du monde dans lequel l’humanité évolue.
Sept chapitres rythment et organisent les entretiens animés par Ulysse Manhes, journaliste de culture non pas scientifique mais philosophique. Ses interventions sont au juste niveau pour relancer ou faire rebondir le propos dans d’autres perspectives. Le rythme est soutenu, le propos dynamique et les étincelles – sous couvert de citations de grands philosophes à méditer – viennent à propos.
Le premier chapitre – pulsion d’altitude – partant des désirs d’espace et de hauteurs terrestres (Étienne Klein est aussi alpiniste amateur) sert en quelque sorte à planter le décor de tous les autres chapitres. Vient d’abord le thème de l’élévation physique – dans l’espace et en montagne – à l’élévation de l’esprit scientifique qui doit en permanence voyager entre le concret et les explications dans un espace abstrait. Le thème suivant est celui des coûts des programmes spatiaux ou scientifiques (ESA, CERN, Galileo, ISS qui explorent l’infiniment grand et l’infiniment petit) relativement modestes quand on les compare aux PIB des ensembles nationaux ou supranationaux qui les supportent ou aux programmes militaires, ou encore au coût des grandes infrastructures. Plusieurs passages évoquent ensuite la question des sociétés humaines réduites que constituent les équipages de l’ISS, mais aussi ceux des sous-marins (en plongée pendant 70 jours) ou encore les expériences de confinement en temps de COVID.
Au second chapitre, il est question de la gravité et de l’apesanteur dans l’espace dans la perspective, non de ce que cela fait lorsqu’on la découvre, mais lors du retour sur Terre. Il en ressort que ce passage d’un minuscule être humain dans l’immensité de l’espace peut le rendre plus conscient de sa propre fragilité et l’amener à une certaine gravité de la pensée une fois ce retour effectué.
Progrès, conquêtes et démesures sont l’objet du troisième chapitre. Les deux protagonistes oscillent entre deux attitudes : celle du progrès scientifique et technologique, quête inextinguible de la nature humaine, et celle de la « maison qui brûle » qui, à en croire ses ultras, devrait nous conduire à tout arrêter. Par peur de décrocher – vis à vis des autres puissances – ils convergent tous deux vers la conclusion qu’il faut de toutes les façons y aller et tenter d’infléchir la course. Si Elon Musk les effraie par son manque d’éthique et d’humanité, ils restent fascinés par la très grande capacité d’innovation du personnage (fusée réutilisable, voiture électrique…) L’aventure de la conquête de Mars les fait rêver tout en reconnaissant le caractère démesuré de la contrainte imposée aux équipages : près d’une année dans une « coquille de noix » sans rien pouvoir faire, une année sur place dans un environnement pour le moins inhospitalier, puis enfin retour dans les mêmes conditions. Perspective si peu enthousiasmante que Thomas Pesquet se dit quelque peu « refroidi » pour y aller.
Ciel saturé, futur incertain aborde ensuite la question de l’encombrement des orbites basses par une profusion de satellites. Thomas Pesquet fait alors une mise au point nette et salutaire comme quoi il ne peut s’agir de pollution (ni air ni milieu à polluer dans le vide de l’espace) mais d’un problème d’encombrement à prendre très sérieusement en compte pour établir des règles. De même, autre mise au point, la Terre – corps solide et massif – ne peut être qualifiée de fragile, c’est la biosphère et ses équilibres qui le sont.
Un court chapitre est alors consacré aux faibles connaissances que nous avons des abysses maritimes et océaniques. Mais il faut reconnaître que l’inhospitalité y est à un niveau plus fort que dans l’espace où le mouvement et la vision sont toujours possibles. À la profondeur de 10 000 m, la pression est 1 000 fois celle à la surface, l’obscurité totale empêche toute vision à quelque distance, les communications sont à peu près impossibles, les sources d’énergie autonomes rarissimes.
La géopolitique du ciel, telle qu’elle se développe actuellement avec des initiatives nationalistes et conquérantes, marque de nombreux points de régression en regard des décennies écoulées depuis l’abandon de l’exploration lunaire par des vols habités. Mais l’Europe est la seule perspective d’une politique spatiale restant ouverte, elle est donc à poursuivre.
Le dernier chapitre est celui de l’Europe. Tous deux se montrent des Européens convaincus et enthousiastes. Ils déplorent l’orientation mercantiliste et purement économique de ces dernières décennies ayant privé l’Europe de pouvoir développer un projet politique enthousiasmant et la faisant grossir démesurément. Il est vrai que Thomas Pesquet et Étienne Klein ont eu et ont toujours la chance de vivre l’Europe autour de ses projets qui ont fonctionné car lancés, après l’effacement du continent consécutif à la Seconde Guerre Mondiale, avec des perspectives réussies d’excellence scientifique dans l’espace et l’infiniment petit (ESA et CERN par exemple).
Cependant, et plus généralement, la question de la réalité des limites, qu’elles soient scientifiques, techniques et humaines apparaît sous-évaluée alors que celles-ci existent (songeons aux élucubrations de certains voulant déménager l’humanité sur une autre planète). De même, la possibilité de transformer les contraintes environnementales en un projet enthousiasmant pour l’humanité n’est pas abordée, ou encore la proposition pour l’Europe d’un devenir souhaitable alors que l’urgence climatique est bien là; la domination prochaine des grands blocs qu’ils soient russes, chinois ou américains nous promet pourtant notre déclassement si l’Europe ne se constitue pas en force politique nourrie d’une vision humaniste et originale dans ce concert. Peut-être cela vient-il de l’orientation très traditionnelle des deux auteurs vers une science nourrie de réductionnisme plutôt que d’approches systémiques en y incluant alors nécessairement les sciences humaines.
Pour l’essentiel, ce livre nous incite à la réflexion et à nourrir des débats profonds sur des enjeux cruciaux scientifiques et géopolitiques entre lecteurs, passionnés d’Europe ou de sciences et de techniques. Les politiques et les partis devraient largement s’inspirer de telles réflexions quand il s’agit de science ou d’Europe plutôt que de dévoyer les élections européennes en enjeux nationaux.





