Emmanuel Lepage, Ill. Emmanuel Lepage, Futuropolis (BD)
Après « Au pied des étoiles », un superbe roman graphique à quatre mains, Emmanuel Lepage réalise un magnifique récit de voyage. Il emmène le lecteur aux îles Kerguelen où il va suivre une « campagne d’été » auprès de spécialistes d’éléphants de mer. La bande dessinée s’ouvre sur de beaux dessins d’éléphants de mer qui plongent jusqu’à 1 000 mètres. Comment font-ils pour résister à ces successions d’apnée et d’arrivée massive d’oxygène en surface ? Le comprendre permettrait de mieux prévenir ou aider à la récupération d’un AVC. Savez-vous que les éléphants de mer ne reviennent à terre que deux à trois mois par an au même endroit ? Trois semaines plus tôt, avec une équipe d’Arte, il a embarqué à bord du célèbre « Marion Dufresne ». Le responsable du programme d’Arte, Christophe Guinet, lui a proposé de le filmer pendant mois dans le but d’écrire une bande dessinée. En 2010, il avait fait un premier voyage dans ces îles qu’il avait raconté dans « Voyage aux Iles de la désolation ». Les îles Kerguelen sont restées des laboratoires naturels ou les scientifiques étudient la faune et la flore. Se posant beaucoup de questions sur leurs motivations, il a très envie de découvrir leurs recherches et leurs autres façons d’être ensemble. A bord, au fil des jours, il fait toute une galerie portraits, Jeanne ornithologue, Julie botaniste et Robin vétérinaire, Mathilde plongeuse scientifique, Chloé pompier, Eric météorologue Florence médecin-cheffe… Que cherchent-ils en partant un an loin de tout et des leurs ? « Aller au bout du monde pour aller au bout de leur rêve ?… Voyager est-ce fuir ? Se fuir ? Ou au contraire se connaitre ? ». La beauté des aquarelles rappelle qu’Emmanuel Lepage est peintre officiel de la marine. Arrivée à Crozet où certains vont passer un an. Il retrouve dan les yeux des nouveaux scientifiques cet émerveillement ressenti lors de son premier voyage. « Crozet est une île nimbée de joie…et de merveilleuses petites attentions ». Un poème de Julie traduit ce qu’elle ressent devant la « nature intouchée ». Par une succession de petites vignettes est traduit le plaisir d’être ensemble ! Sur double page, splendide illustration, tel un tableau d’art, des Kerguelen. Images attendrissantes des « bonbons » les bébés des éléphants de mer. Émerveillement devant les aurores boréales ! Dans les bases polaires, il y a une grande diversité de gens, des ouvriers, des militaires, des scientifiques… Les femmes sont encore peu nombreuses, 17 femmes sur 81, elles se réservent des temps entre filles. Pour arpenter l’île, ils partent « en transit » rejoindre une équipe dans une cabane. Pas facile de marcher sur ce sol inégal ! Pour Alexis tout s’éclaire, il relie son problème à celui de sa fille. Ils observent la plus grande colonie de manchots royaux au monde. Les vétérinaires posent des balises pour localiser les éléphants de mer dans l’eau. Par des dessins dynamiques sont reconstituées les différentes étapes de la pose de la balise. Au coucher du soleil, « la beauté nous submerge, le temps s’arrête… ». Les chats introduits au milieu du XX° siècle provoquent des hécatombes sur l’île. Le soir, ils échangent sur leur sentiment de se découvrir, d’être eux-mêmes, à leur place, d’être en paix, sur le plaisir ressenti…et aussi prêts à venir aider l’autre. Cela fait tellement de bien de tout lâcher… Les manchots ont des capacités physiques incroyables ! Ils se rendent sur l’île aux oiseaux. Francesco vient ici depuis 19 ans pour surveiller les pétrels en faisant des expériences. Dans une dominante de bleu « saisir l’infini dans la paume de ta main et l’éternité dans l’heure qui passe » William Blake. Les scientifiques échangent sur les difficultés pour mener des recherches, le manque de reconnaissance de la science…Les femmes ont toute leur place car elles sont plus sensibles, plus soigneuses…De retour à la base, ils se demandent pourquoi ils sont plus « vrai » ici ? La scène de passation entre les deux ornithologues est filmée, chacune exprimant son ressenti : « ce fut une incroyable et intense aventure humaine ! ». Emmanuel ressent différemment ce voyage : « Mon premier voyage était une nostalgie. Le second est une promesse ». Avant le grand départ, ils dansent « la joie est notre évasion hors du temps » Simone Weil. En un éclair, on passe d’un monde à l’autre. C’est brutal. Emmanuel écrit des livres pour « trouver de la beauté malgré tout, comme on trouve un trésor enfoui et oublié ». Un incident maritime va leur permettre de prendre du temps, temps de tout donner, de se laisser aller comme le vent et de « danser avec le vent » ! A la fin de la bande dessinée, Les carnets d’Emmanuel pour poursuivre un peu le voyage, avec des dessins pris sur le vif pendant son périple. Une merveille de bande dessinée, aux si beaux dessins, où, entre partage de savoir scientifique et de sentiments éprouvés, le lecteur fait corps avec ces terres de Kerguelen et cœur avec toutes ces personnes qui se cherchent, se trouvent et ressentent si fort la joie du vrai vivre ensemble, de « danser avec le vent ». ! Ce témoignage est une convaincante leçon d’humanité !






