Stanislas Dehaene, Odile Jacob
Stanislas Dehaene, neuroscientifique, est professeur de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France. C’est aussi un humaniste de grande qualité comme l’on peut se rendre compte dans son souci constant d’associer ses élèves nommés et associés à chacune de ses propres découvertes sur un pied d’égalité. À force de pratiquer la recherche expérimentale en cognition, il est aussi un grand pédagogue, ceci prouvant d’ailleurs cela!
Le titre choisi du « rectangle de Lascaux », même doublé d’ « Homo sapiens inventant la géométrie » ne rend pas complètement compte de la grande richesse de l’ouvrage qui vise plus profondément à élucider en quoi les mathématiques sont en quelque sorte le propre de l’homme, au delà de toute autre espèce animale et cela de façon irrémédiable. Une nouvelle déclinaison du « Je pense donc je suis » en « Je mathématise donc je suis ».
Bien sûr, Lascaux et Homo sapiens sont à l’origine de l’ouvrage mais très rapidement l’auteur introduit une origine plus lointaine. Dès le premier chapitre en effet, le lecteur est aux prises avec l’étrangeté – le plus souvent inaperçue – de symboles géométriques dans les fresques de Lascaux ou d’autres grottes, là où le visiteur du temps des découvertes ou contemporain s’émerveille sur la beauté intemporelle des peintures figuratives. Mais l’important, du point de vue de la cognition, ou de la singularité de l’espèce humaine est bien, comme l’explique l’auteur, dans l’apparition de symboles strictement géométriques – universels puisque se retrouvant aussi dans d’autres aires culturelles. Les chapitres suivants démontrent combien cette géométrisation est bien une singularité de l’espèce humaine, apparaissant bien avant Lascaux et Homo sapiens, plusieurs centaines de milliers d’années. Les expérimentations permettant d’arriver à cette conclusion sont variées pour inclure tout aussi bien des primates, des bébés humains dès leur première année, des adultes et des humains membres de tribus de lieux inhospitaliers, vierges de cultures modernes ou de toutes formations à des concepts géométriques. Ces expérimentations associent aussi des explorations des zones activées dans les cerveaux desdits primates ou êtres humains et permettent d’inférer que des zones spécifiques du cerveau humain rendent compte d’une activité spécifique absente des acteurs primates.
De la géométrie on passe ensuite au nombre, et à la manipulation de ces concepts qui montrent combien, à nouveau, les humains sont en mesure de combiner et d’associer ce que l’on ne peut appeler que des concepts abstraits sous-jacents préexistant, puisque, dans les conditions des expériences, il n’existe pas de symboles graphiques pour les exprimer comme nous le faisons nous, femmes et hommes contemporains. Et toujours l’association avec des études du cerveau fini au point de pouvoir visualiser les zones actives pour leurs fonctions propres (le nombre ou arithmétique, l’algèbre ou le symbole, la géométrie ou la forme idéalisée) ou pour leurs associations ou combinaisons entre elles (la géométrie algébrique…).
Le passage à la dimension du langage ou celle de la musique permet de mettre à jour une nouvelle singularité humaine, mettant en interaction diverses zones du cerveau ou de « calcul » spécialisé. Il est alors permis d’aborder en une gradation continue le rôle de la pensée symbolique – exprimée d’abord dans une langue interne non explicitée – qui s’enrichit des interactions que chaque individu peut avoir en son for intérieur mais aussi avec ses semblables. Interagir avec ses semblables permet en retour la genèse de concepts de plus en plus riches et représentatifs de la complexité du monde. L’auteur ne manque pas non plus de signaler combien le fonctionnement d’un cerveau ne se réduit à des neurones mis en réseaux mais est fait de sous-ensembles, fonctionnant en réseaux de neurones ou non, mais aussi en réseaux de plus grande complexité (profondeur) et de plus grand nombre très interconnectés entre eux. De plus ces sous-ensembles spécialisés sont interconnectés eux-mêmes par des dispositions originales, dendritiques ou autres.
En conclusion, il y a interconnexion entre des niveaux singuliers physiologiques exprimant des fonctionnalités conceptuelles variées, combinées entre elles et stimulées par le contact avec nos semblables. Cette interconnexion multiple est à la source de la si grande pertinence des mathématiques dans l’expérience concrète, même s’il ne faut pas pour autant en attendre autre chose qu’un outil de meilleure compréhension du monde mais en aucun cas un substitut.
Parmi toutes les images proposées dans le livre, je pense qu’une suffit à montrer la prodigieuse efficacité du cerveau humain qu’aucune IA n’arrivera jamais à simuler aussi efficacement : il s’agit de celle du bébé qui au bout de deux ans maîtrise la langue parlée de ses parents. Son cerveau n’est pas encore au maximum de ses possibilités, il n’a consommé que des quantités négligeables d’énergie et pourtant il a déjà en mains, quelle que soit la complexité de la langue (chinoise, bantou, magyar, français, à fluxions ou non, à tons ou non…), l’outil du langage pour progresser dans l’acquisition et la genèse de connaissances nouvelles.
Cet ouvrage de Stanislas Dehaene, d’une grande richesse, vise à élucider en quoi les mathématiques sont en quelque sorte le propre de l’homme, au-delà de toute autre espèce animale et cela de façon irrémédiable. Une nouvelle déclinaison du « Je pense donc je suis » en « Je mathématise donc je suis ». L’enquête neurobiologique est passionnante ! Un livre à méditer quand il s’agit de se positionner face aux développements technologiques futurs, utiles ou superflus.







