Xavier Le Pichon, Odile Jacob
Cet ouvrage posthume de Xavier Le Pichon, géophysicien, est d’une grande richesse sur le plan scientifique comme sur le plan humain. Le titre « le goût de la Terre » a été emprunté à Teilhard de Chardin qui a beaucoup compté pour lui. « Le goût de la Terre » a été au cœur de ma vie professionnelle et bien au-delà. Par rapport à l’évolution qui conduisit à Homo Sapiens, il se demande pourquoi celui-ci a fait disparaitre ses grands frères néandertaliens et dénisoviens et se lança dans la conquête de la Terre. Le « grand remplacement » est au cœur de ce livre. L’aboutissement de cette communion avec la Terre est l’extase ; pas étonnant que les différentes cultures aient eu une dimension religieuse. Nos rapports avec la nature ont beaucoup changé. Il y a un siècle, Nicolas Berdiaev affirmait que « notre époque mène une lutte contre la nature ». On a perdu conscience que notre Terre est vivante ! En tant que chercheur en sciences de la Terre, il présente « le conflit entre communion dans l’instant présent et volonté de domination… à la fois arracher ses secrets à notre planète et vivre avec elle cette communion qui peut saisi jusqu’à l’extase ». En 1967, à l’université Columbia il effectue des recherches sur les vitesses d’écartement des continents. Seul, il passe ses journées à faire des calculs pour prouver que son intuition est la bonne pour établir un modèle global du mouvement des plaques. Depuis huit ans le Rift est entré dans sa vie. Il raconte son expérience en 1959 à bord duVema pour vivre une grande aventure : la traversée du Rift et son prolongement sismique autour du Cap de Bonne Espérance. Il a réussi son défi : obtenir la première description globale des mouvements des océans et de la Terre à la surface de la Terre. « C’est la joie de la découverte intellectuelle ». Six ans plus tard, en 1973-1974, il dirige l’expédition Famous, une campagne océanographique pionnière. Il raconte d’une manière très vivante comment il a exploré le fond du Rift médio-atlantique, à 3000 mètres de profondeur à bord du bathyscaphe Archimède. Exaltation et émotion « Je venais de rencontrer la Terre, en pleine genèse, …avant nous aucun homme ne l’avait contemplée… ». Quelle place a occupé la mer dans ma vie ? « C’était un temps à part ». Il rappelle l’importance des lectures de Jules Verne. Il a comme lui subi une attaque de calmar, vécu un cyclone et a participé à l’opération Kaiko à bord du Nautile pour étudier les zones de subduction autour du Japon. « Quelle est cette force qui nous pousse toujours plus loin dans cette soif d’exploration et de découverte ? ». Xavier Le Pichon fait part de ses rencontres avec « les grands témoins » qui l’ont marqué : Marcel Proust, « des fragments d’existence soumis au temps », Fiodor Dostoïevski « des moments où le temps fait place à l’éternité », Ludwig van Beethoven « s’empara de l’esprit de la nature », Bergson et la fraternité universelle comme aspiration au plus profond de nous, Alexander von Humboldt, la nature c’est le Tout pénétré d’un souffle de vie. Il présente des analyses et observations qui ont été faites sur les expériences d’« illumination », en particulier celles provoquées par la prise de toxiques. Une des meilleures descriptions est celle fait par Aldous Huxley « les portes de la perception ». Aujourd’hui objets d’études médicales, une question est posée : « A quel degré aves-vous expérimenté la fusion de votre personne avec au sein d’un tout plus vaste ? Il s’agir de distinguer vie reçue et vie vécue. A l’origine de ce livre, la pensée de Teilhard de Chardin pour qui le gout de la terre conduisait au Dieu des chrétiens. Il fait part de ses réflexions sur la contradiction majeure au cœur de la vie d’Homo Sapiens : s’insérer dans le fleuve de la vie ou chercher à le réorienter. Pour cela, il interroge trois grands pôles dans l’histoire des sociétés humaines : Athènes, Extrême-Orient, et Jérusalem. Il apparait que l’influence cosmique est présente partout. Après son séjour à Calcutta, auprès de Mère Teresa, « il a la conviction que jamais plus ma vie ne sera pareille ». Il quitte de nombreuses responsabilités scientifiques. Il est amené à réfléchir sur la place des plus faibles et des plus petits. Qu’en est-il de l’empathie et sympathie chez les mammifères, mécanismes essentiels aux relations avec les plus faibles. La possibilité d’avoir des relations sociales harmonieuses dépend de la capacité des sociétés d’avoir des liens de confiance avec les plus faibles. Un chapitre est consacré à la solitude des puissants, des personnes qu’il a rencontrées personnellement : Giscard, président de la République, l’empereur Hirohito, le général Giap au Vietnam et l’empereur Akihito. Il décrit le désastre du séisme d’Izmit qui, en voyant le malheur des gens, a réorienté sa recherche sur les frontières de plaque en décrochement. Il rappelle qu’il a publié « Aux racines de l’homme » où il explique que la prise en charge de la souffrance des autres a été le point de départ pour l’homme de son humanité. Il confirme, comme le lecteur a pu le déduire de ses convictions que pour lui « l’évangile est un livre de vie ». Dans son journal de campagne de Marmara, où eut lieu le tremblement de terre d’Izmit, il fit face à différentes théories de ses collègues. Il proposa la sienne : une seule faille traversait la totalité de la mer. Le programme de cartographie exécuté, son hypothèse semble la bonne : une faille continue transmettant l’essentiel du mouvement. Des années plus tard, il n’y a toujours pas de consensus complet. Quelles sont les limites de la science ? Aujourd’hui l’humanité est confrontée à de graves problèmes. La science joue un rôle clé pour analyser les risques, comme la prévision des séismes. De la même façon que des spécialistes japonais ont commis des erreurs dans la prévision de séismes, Xavier Le Pichon expose deux exemples d’analyses de risque qui se sont révélées fausses dans leurs conclusions. Pour comprendre l’entrée dans l’ère du climat régulé par l’homme, il faut s’intéresser aux causes de la variabilité du climat dont le gaz carbonique. Dans la continuité de ses lectures depuis l’adolescence et de ses méditations, la vision initiale qui ne l’a jamais quitté, « l’homme est devenu un être capable d’entrer en communication avec son environnement, avec tout le cosmos- comment il a pu utiliser la mémoire cachée mais très sûre qui lui permet de récapituler toute l’histoire de l’univers grâce à la manière dont les sens qu’il a hérités ont été acquis et se sont développés tout au long de la lignée des vivants ». Dans l’épilogue, il alerte sur la grande tentation actuelle : « « se mettre dans la position d’un observateur impartial qui peut juger de tout, y compris de ce qu’est la vie ». Cet ouvrage du savant, Xavier Le Pichon, est exceptionnel à plus d’un titre. Il nous fait partager le parcours d’un scientifique passionné et obstiné révélant au grand public comment se font les découvertes à la fois théoriques et sur le terrain. Il a ainsi mis au point un modèle sur la tectonique des plaques et exploré le grand Rift mettant en évidence une seule faille continue. Tout au long de sa vie, il a été conscient des liens qui unissent l’homme et la nature, l’homme et le cosmos. Il a été très sensible aux plus faibles et aux éprouvés par le malheur et a mis, en homme de foi, en application dans sa vie « l’évangile, le livre de la vie ». Un grand savant d’un humanisme exceptionnel !






