Venki Ramakrishnan, Odile Jacob (Sciences)
Venki Ramakrishnan, prix Nobel de chimie 2009 pour ses travaux sur le ribosome, est un scientifique de haute volée doté de grandes qualités de vulgarisateur au meilleur sens du terme. L’ouvrage original date de 2024 et Odile Jacob a choisi de le rendre accessible aux lecteurs français. Le livre impressionne de par sa pénétration dans la complexité du monde de la biologie, de la cellule et des organismes.
En dix chapitres le lecteur parcourt les organismes vivants, l’homme bien sûr mais aussi tous les organismes du plus simple en commençant par les gênes, l’ADN et l’ARN au plus compliqué et l’auteur nous en explicite les éléments, leurs architectures, leurs processus de fonctionnement et en particulier ceux de dégénérescence et de vieillissement. Chaque chapitre se clôt par quelques pages de résumé des points principaux y ayant été exposés et détaillés. La lecture est donc graduelle et très progressive. Le fil conducteur – le vieillissement – est suffisamment au cœur de tous les fonctionnements et organes pour que soient évoqués tous les niveaux hiérarchiques de la cellule elle-même à l’organisme complet animal ou humain. De nombreuses images prises dans les systèmes anthropiques comme ceux de la ville ou des entreprises industrielles sont introduits pour rendre les concepts plus parlants. L’exposé est également historique en ce qu’il contextualise chaque nouvelle découverte dans son environnement intellectuel et humain et en quoi celle-ci permettait de lever les interrogations antérieures. Il est aussi nourri de nombreuses notes qui étayent scientifiquement son propos et qui sont rejetées en fin d’ouvrage pour ne pas alourdir le propos.
Bien que peu mis en valeur par l’auteur, tout à sa quête de réaliser de réelle percées scientifiques par lui ou d’autres pour empêcher le vieillissement, le message le plus évident que cet exposé présente pourtant est celui de la très grande complexité et sophistication du vivant, même au niveau élémentaire de la cellule. Toute avancée « locale » pour inhiber un aspect de la dégénérescence se trouve elle-même « contrariée » par des effets opposés sur d’autres aspects du phénomène global de vieillissement ou d’autres fonctions vitales. En fait, chapitre après chapitre, les portes s’ouvrent sur de nouvelles pistes mais celles-ci se referment ou se trouvent, un peu plus loin dans la réflexion, restreintes dans leurs potentiels de progrès.
Dans l’introduction, l’auteur tient pour acquis que les humains ne peuvent que souhaiter vivre plus longtemps et refuser la mort. L’option de l’accepter, même dans la perspective actuelle où notre espérance de vie est très proche du maximum de facto de la durée de la vie humaine, ne semble pas représenter une perspective satisfaisante voire souhaitable. Pourtant, nombre de sagesses humaines, athées ou religieuses, nous enseignent à considérer que la vie humaine est limitée pour le plus grand bénéfice de l’humanité. Vie et mort sont indissociables. Et c’est sans doute dans cette perspective que le livre trouve ses limites.
Certes, dans l’avant-dernier chapitre, Charlatans ou prophètes ? l’auteur souligne combien de nombreux scientifiques sans scrupules cherchent à exploiter la crédulité de leurs semblables ou de scientifiques aux hubris démesurés vis à vis des possibilités, selon eux bien réelles, de médicaments miracles permettant de repousser l’inéluctable. Cependant, l’auteur reste incertain quant à la possibilité de repousser significativement au moins l’échéance ultime, c’est donc qu’il pense qu’elle est possible.
Et dans le dernier chapitre, Devrions-nous vivre éternellement ? l’auteur aborde, enfin, les questions sociales et éthiques posées par cette quête de l’immortalité ou tout au moins d’un âge de 120 à 150 ans. Il les aborde sous l’angle économique et social des inégalités. La question des retraites, à raison, le préoccupe beaucoup mais ce n’est après tout qu’une question économique. La question sociale des inégalités qui ne manqueraient pas de se trouver accrues entre riches pouvant s’offrir les traitements nécessairement chers est abordée sans pour autant admettre que celle-ci à elle seule justifierait de stopper ces recherches visant à inhiber le vieillissement – sauf en ce qu’elles concernent le traitement des maladies. À y bien réfléchir ne serait-ce pas que le plus gênant dans cet ouvrage, ce sont la considération que la notion même de limite reste inconnue aux scientifiques et que toute perspective collective d’une question doive s’effacer devant la seule perspective individuelle. En regard de la première remarque, certaines des lois physiques et mathématiques sont pourtant là pour nous rappeler que des limites existent : un problème complexe ne peut être solutionné en une quantité finie d’instructions, incomplétude des axiomes, vitesse de la lumière, croissance de l’entropie, écoulement du temps etc. Et, relativement à la dimension collective absente, certes l’individu ne veut pas mourir mais quelle valeur aurait son éternité – ou sa plus grande longévité – en termes de l’humanité entière ? Est-il bénéfique pour celle-ci que César ou Confucius ou Einstein pour ne prendre qu’eux soient toujours présents à nos côtés ? Que nos ancêtres soient tous à pouvoir s’imposer dans notre vie quotidienne tant individuelle que collective alors que, simplement présents dans nos pensées, ils nous sont à tous autrement bénéfiques ? Ce dernier chapitre est largement insuffisant pour aborder toutes ces autres perspectives que devraient nous apporter l’ensemble des sciences humaines, la philosophie, les religions. Au regard des autres questions essentielles : changement climatique, perte de biodiversité, montée des inégalités, montée des tensions géopolitiques, ce ne sont pourtant pas les questions de recherches en mal de financement qui manquent alors qu’une poignée d’individus déverse à flot des investissements financiers sur des questions, accessoires en comparaison de ces dernières, comme l’exploration-colonisation humaine de Mars, l’intelligence artificielle. La question du bon usage de la recherche reste visiblement entière ! Tout comme celle d’une finalité enviable et partagée à offrir à l’humanité et non seulement à ses individus !
Venki Ramakrishnan, prix Nobel de chimie 2009 pour ses travaux sur le ribosome, est un scientifique de haute volée doté de grandes qualités de vulgarisateur au meilleur sens du terme. Son livre permet au lecteur de pénétrer dans la complexité du monde de la biologie, de la cellule et des organismes. Toute avancée « locale » pour inhiber un aspect de la dégénérescence se trouve elle-même « contrariée » par des effets opposés sur d’autres aspects du phénomène global de vieillissement ou d’autres fonctions vitales. Le lecteur est ainsi amené à méditer sur la vie et à réfléchir sur cet optimisme technophile quant à la nouvelle science de la longévité et la quête de l’immortalité.







