Boris Laurent, Delachaux et Niestlé
Le sous-titre Les nouveaux territoires indique que l’ouvrage n’est pas tant consacré aux astéroïdes qu’à la conquête et à l’exploitation des ressources que ces astéroïdes recèlent. Un premier chapitre – introduction – décrit rapidement ce que sont les astéroïdes, ce qu’ils recèlent, leur histoire et les dangers qu’ils peuvent présenter. La chute de certains d’entre eux dont les trajectoires frôlent la Terre pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la vie sur Terre et la communauté spatiale internationale développe des stratégies et des techniques pour se prémunir de ces dangers. C’est là une première raison pour continuer l’exploration spatiale. Une autre raison, d’une tout autre portée, est celle, puisque ces astéroïdes contiennent eau et métaux à profusion, de coloniser ces territoires et d’en développer l’exploitation minière pour sauver la Terre de son autodestruction environnementale. Mais est-ce possible, ou plus simplement souhaitable et ces questions sont-elles effectivement légitimes ?
La suite du livre, son corpus même, est de développer les modalités d’exploration, identifier quels en sont les acteurs, quelle en serait l’économie, les technologies et les lois pour contrôler cette expansion. L’étude technologique est apparemment bien conduite, l’exposé est clair. Pourtant, certains aspects techniques apparaissent sous-estimés. Ainsi, la question de la maturité technologique mesurée selon les TRL de 1 à 9 (concept théorique à industrialisation) n’essaie pas de nous projeter dans le temps et dans les ressources humaines et financières qu’il faudra déployer pour avoir développé ces technologies en nombre et qualité suffisante pour constituer un système global d’exploitation. Les analyses économiques sont succinctes. On ne lit nulle part le temps ni les heures de recherche ni les ressources financières qu’il faudra déployer pour y arriver. Or, pour certaines idées de propulsion, on en est simplement à la preuve de concept : souvenons-nous – même si l’histoire ne se répète pas – qu’après les années 40 avec les V1et V2 il a fallu près de 25 ans de travail et des milliards pour arriver au simple voyage sur la Lune retournant sur Terre quelques échantillons de roches lunaires. Et que cinquante plus tard, il est toujours très délicat de maîtriser l’alunissage ou l’amarrage sur la comète Churyumov-Gerasimenko. À n’en pas douter – mais évidemment ce n’est là qu’opinion de lecteur – avant d’en arriver à un flux de matériaux suffisant débarqués sur Terre, il se sera écoulé assez de décennies pour avoir causé de multiples nouveaux dommages irrémédiables à la Terre. De ces milliards qu’il aura fallu dépenser, qu’aurait-on pu en faire positivement si on les avait dépensés pour la remise en état de l’environnement tant par des mesures technologiques que surtout par des innovations organisationnelles et proprement humaines. C’est là pourtant l’alternative à développer et à laquelle il faut effectivement comparer celle de l’exploitation des astéroïdes. Le choix d’un projet contre un autre ne peut se faire de façon éclairée que si l’on compare pied à pied les alternatives sur tous les plans, technologiques certes, mais aussi et surtout humains car il n’est de systèmes technologiques qu’insérés dans un système humain et c’est le devenir de celui-ci qui importe.
On pourrait penser que le chapitre sur les acteurs pourrait aider à cette compréhension mais il apparaît incomplet. En effet, s’il inclut effectivement les nouveaux acteurs privés tels Ellon Musk et Jeff Bezos ou de petites start-ups européennes ou d’autres pays, il fait l’impasse sur les nouveaux acteurs de l’Inde et de la Chine, ou encore du Japon. Plus encore, il néglige d’en étudier les stratégies et intentions et les possibilités de contrôle par l’autre acteur absent : la femme ou l’homme, quel qu’il ou elle soit ou pense. Difficile pourtant d’imaginer que les intentions libertariennes, financières, mercantilistes et techno-inspirées se révéleront soucieuses du bien des populations humaines d’où qu’elles soient. Difficile aussi d’imaginer que si un système global spatial se développait il ne serait pas trusté par une partie infime de l’humanité exerçant des intentions nationalistes exclusives. Difficile aussi de penser que le pouvoir de contrôle de certains États – prenons le cas du président des États-Unis ou de la Chine – s’exercera dans un sens universel plutôt qu’étroitement national.
Le dernier chapitre – géopolitique – est par trop succinct face à une situation inquiétante. En effet, les dernières décisions imposées par les États-Unis vont effectivement dans le mauvais sens et l’émergence de nouvelles initiatives internationales derrière la Chine laisse entrevoir que nous n’aurons bientôt fait guère plus que décentrer la guerre sur un autre espace. Un livre beaucoup trop optimiste face à la technologie, pourtant celle-ci n’a jamais produit le bien en dehors d’un contrôle rigoureux par l’humain.







