Yann Diener, Éditions Flammarion (Climats)
Le sous-titre – Enquête sur Ada Lovelace, Grace Hopper et Jean Bartik – tout comme la quatrième de couverture et la photo de couverture, conduisent le lecteur à s’imaginer un livre féministe sur la place – minorée – des femmes dans les sciences et en informatique. Ce n’est certes pas faux car cet aspect est très justement abordé mais le fond de l’ouvrage est tout autre et doit beaucoup plus au titre même. Il va même beaucoup plus loin puisqu’il explore en tous sens ce que les ordinateurs et encore plus les LLM (large language models ou grands modèles de langages comme ChatGPT ou Le Chat de Mistral) font à la langue et aux relations humaines.
Les livres sur l’IA et les LLM sont actuellement légion ; pourtant, peu sont écrits par des psychanalystes alors que le langage, le logos est au fondement de la psychanalyse et que donc, s’il y a bien une science dont le double objet est l’être humain et la langue c’est bien celle-ci. Et tant pis pour les esprits chagrins qui, même scientifiques, m’objecteraient le qualificatif de science humaine pour cette discipline. Il faut reconnaître que la communauté des psychanalystes s’entredéchire bien souvent et nuit à son image.
L’auteur, Yann Diener, est un psychanalyste, lacanien qui présente comme autre particularité, de s’être frotté à l’informatique et d’en avoir quelques notions assez avancées. Il a d’ailleurs fondé un laboratoire de recherche spécialisé : Inconscient et machines à l’hôpital Sainte-Anne à Paris où il travaille avec des jeunes autistes. Ce doit être un des rares livres de psychanalyste livrant au détour de quelques pages un programme écrit en Python !
Le fil conducteur tourne autour de cette phrase prononcée platement par une jeune autiste de 8 ans à son arrivée dans son cabinet: « Ce matin j’ai mis ma robe à carreaux parce que maman m’a dit de me tenir à carreau. » La phrase est prononcée mécaniquement sans aucune intention comme une évidence mathématique. La lecture au second degré avec esprit n’est même pas envisageable. La langue est mécanique sans poésie ni humour aucun. Cette phrase, comme tant d’autres est à double lecture : l’une au premier degré signifiante et l’autre métaphorique. L’une des lectures est une lecture type LLM ou IA l’autre est humaine au-delà des simples signifiants.
Ce fils conducteur amène alors très naturellement à explorer dans une quête duale, d’une part comment la langue en est venue aux machines et d’autre part comment l’être humain peut se trouver, sujet parlant une langue enracinée dans sa propre chair à adopter ou favoriser de plus en plus une langue seulement structurée et signifiante sans plus aucune métaphore ou poésie.
Dans le cheminement sciences dures de cette quête l’auteur nous fait voyager selon les étapes successives de la machine, la pascaline de Pascal, la machine de Babbage vers 1834 et les travaux sur la possibilité de la programmer d’Ada Lovelace, fille de Lord Byron et Annabella Lovelace jeune mathématicienne, le Mark I d’Howard Aiken à Harvard et les développements d’un premier compilateur – traduisant le langage naturel en instructions machine – de Grace Hopper en 1940 et enfin l’ENIAC en Pennsylvanie de Prespert Eckert et John Mauchly en 1946 avec Jean Bartik dirigeant le groupe de mathématiciennes en charge de développer le software de l’ENIAC (acronyme du premier ordinateur à composants électroniques). La quête parallèle, plus humaine et psychanalytique, fait côtoyer les psychés complexes de ces trois femmes, et aussi de quelques mathématiciens – Leibniz, Shannon, Turing – ayant joué des rôles fondamentaux dans la genèse de l’informatique et la numérisation de tout. On y découvre comment ces découvertes de langages-machines sont en quelque sorte des substituts aux difficultés à maîtriser la parole et la communication humaine, incarnée poétique et sensible.
Les derniers chapitres sur les développements actuels des LLM sont tout aussi intéressants car l’auteur y décortique comment notre usage immodéré d’une langue de moins en moins incarnée, de plus en plus vecteur seul de communication efficace, la tue en la restreignant à un simple échange d’informations signifiantes. La folie des rêves transhumanistes est largement critiquée.
Yann Diener retrace le parcours d’Ada Lovelace, Grace Hopper et Jean Bartik qui ont inventé le langage informatique. L’auteur interroge dans cette enquête psychanalytique, menée à partir des informaticiennes, ingénieurs et de son expérience d’analyste, le destin du langage humain à l’ère des intelligences artificielles. Un livre fondamental – même si les concepts psychanalytiques lacaniens demande un effort de compréhension – pour tous ceux souhaitant que l’emploi des IA et LLM (grands modèles de langages) soit limité aux usages qui ne détruisent pas la langue, un des acquis les plus précieux de notre humanité.







