Pierre A. Lochak, Odile Jacob
Que toute personne humaine soit complexe, à cerner, à comprendre n’est ni une découverte ni une exception. Que certaines personnes puissent avoir des parcours de vie qui semblent aller de soi ne contredit pas cette assertion car il y a en ce cas bien des combats intérieurs cachant cette complexité. Pour Alexandre Grothendieck, celle-ci saute aux yeux et l’approfondir ne paraît pas pouvoir dégager d’explications simples. Pour résumer grossièrement, la vie de ce mathématicien commence en 1928 par une enfance et une adolescence douloureuse faite d’abandons par ses parents dans un milieu anarchisant et une période pour le moins troublée (nazisme, traque des juifs, camp de réfugiés) en Allemagne puis en France, elle se poursuit avec un quart de siècles de formation mathématique – cinq années au plus, disons au pas de charge – et de travaux de recherche mathématiques aux avant-postes. Vient ensuite une période, de durée équivalente, révolutionnaire durant laquelle Grothendieck se préoccupe plus d’aider ses élèves à la critique de la société qu’à acquérir un savoir proprement mathématique, sans toutefois oublier les mathématiques de pointe avec encore quelques articles ou notes frappant par leur fulgurance, et enfin survient une dernière période de nature quasi mystique avec un retrait total du monde sous les yeux de Dieu et du Mal. Son décès en 2014 a eu un retentissement mondial.
Cette difficulté à cerner une telle personne n’a pas rebuté Pierre Lochak d’entreprendre la tâche de nous rendre sensible cette vie exceptionnelle. Pierre Lochak est un mathématicien de renom, autre descendant d’immigrés russes, plus jeune de 30 ans. Il n’a pas compté parmi les élèves de Grothendieck et n’en a découvert les travaux que sur le tard, à une époque où l’on pouvait mesurer l’importance de ces travaux dans les actualités de la recherche mathématique et où l’on pouvait également se frotter avec d’autres écrits, non mathématiques, de Grothendieck comme Récoltes et semailles. Pierre Lochak, au contraire d’Alexandre Grothendieck a également fait des études de philosophie avec un DEA sur la philosophie de la nature. Il a surtout réussi à rencontrer, à plusieurs reprises, Alexandre Grothendieck dans sa dernière retraite en Ariège durant sa période mystique. Il en a retiré une certaine passion pour la personne qui l’a motivé pour devenir un passeur inlassable de l’œuvre de Grothendieck – il est un des membres majeurs du Cercle Grothendieck (dont le site https://webusers.imj-prg.fr/~leila.schneps/grothendieckcircle/index.php est une source inépuisable de documents sur la vie et l’œuvre d’Alexandre Grothendieck) – et pour être un biographe original de l’homme. En effet, Pierre Lochak a voulu aborder cette tâche d’une façon absolument non conventionnelle et pour ainsi dire a-scientifique. Il n’y a, comme il s’en explique dans le prologue, ni sources, ni notes, ni vérité biographique absolue mais il y a roman. Le roman d’une vie, je dirais même des romans d’une seule vie non sans certaines solutions de continuité entre quelques tranches caricaturales. Romancées également sont les vies des parents Sascha Schapiro et Hanka Grothendieck. La formation extra-mathématique de Lochak n’est pas pour rien dans cette approche puisque la biographie romancée, virevoltante et foisonnante Vie de Rancé par Chateaubriand, grand chantre de la nature et du romantisme, l’a largement inspiré.
Dans ce roman d’une vie, tout en respectant l’ordre chronologique, l’auteur jongle et virevolte avec les anecdotes, les instants douloureux et dramatiques, ceux de gloire et de maître incontesté de l’Institut des Hautes Études créé pour lui, ceux de révolte et de vie de bohème, ceux de retraite et de réclusion, mais toujours une feuille et un stylo à la main pour écrire sans fin ses notes, ses angoisses, ses fulgurances. Le portrait ainsi tracé est très authentique (certains passages semblent tirés directement d’écrits de Grothendieck). On y perçoit un homme profondément entier, exigeant, pur, en quête d’absolu mais aussi tourmenté par la vie intérieure, par le Bien et le Mal. Comme Grothendieck le dit lui-même à la fin de sa vie : « Il est possible d’être un grand mathématicien tout en étant dans un état de délabrement spirituel extrême. » Cette lutte ultime, pathétique, rend le personnage d’autant plus humain et attachant – un for intérieur au quotidien. Humilité ultime d’un homme sûr de son génie? Grothendieck est vraiment un scientifique hors norme qui accepte d’enchâsser la science dans un ordre spirituel qui la dépasse. Ce n’est pas si courant et pourtant si indispensable à l’heure actuelle.
Une petite annexe – accessoire selon l’auteur – donne quelques éclairages rapides sur les thématiques mathématiques abordées par Alexandre Grothendieck dans ses travaux. Le lecteur peut s’y risquer car l’auteur présente ces thématiques en termes d’oppositions simples et parlantes de diverses approches mathématiques. Cela ne permet pas de comprendre les mathématiques sous-jacentes mais juste d’en percevoir le caractère révolutionnaire. Elle ne me semble pas si accessoire que cela!







