Quentin Lazzarotto, Avner Bar-Hen, Ill. Tristan Garnier, Les Arènes BD
Un auteur pour lequel la science est une ressource, un professeur de mathématiques en science des données massives et un dessinateur talentueux de BD forment un trio assez virtuose, assez proche également de Cédric Villani. Ce trio nous livre – à lire jusqu’à la fin – une épaisse BD sur l’histoire des mathématiques des premiers os gravés d’Ishango au paléolithique aux derniers succès de l’IA. 300 pages de planches en 9 chapitres, un prologue, un interlude et un épilogue pour conter de façon très vivante cette histoire. Le scénario fait rencontrer quelques-unes des figures historiques majeures des mathématiques connues ou moins connues comme celle d’Hypathie, philosophe néoplatonicienne assassinée par quelques chrétiens fanatisés en 415 à Alexandrie. Le lecteur se retrouve ainsi immergé de façon assez saisissante dans les contextes socioculturels des diverses époques ayant accumulé les découvertes mathématiques. Le panorama global ainsi décrit est riche et très varié. Tout ne peut y être exposé mais aucune problématique choisie n’est mineure pour l’histoire des mathématiques. La mise en parallèle avec les aspects les plus inhumains auxquels ces mathématiques sont liées fait comprendre combien les mathématiques sont de par leur genèse même une histoire humaine, j’oserais même dire une science humaine: la fin tragique d’Hypathie est l’une de ces circonstances, celle d’Hippase, pythagoricien ayant déclaré l’existence des nombres irrationnels en est une autre, la mort d’Archimède au siège de Syracuse par les romains, celle de Giordano Bruno sur les bûchers de l’inquisition ou encore, presque actuel, la castration chimique imposée à Alan Turing pour homosexualité pour ne citer que quelques-unes. Sur le plan graphique et artistique, la BD est bien dessinée, les personnages bien campés, les coloris vifs. Le scénario est soutenu donnant toujours envie de découvrir la page ou l’illustration ou le concept suivant. Malgré les talents pédagogiques développés, il n’en reste pas moins qu’il faut un niveau d’études bac+ de façon à pouvoir suivre les conceptualisations et abstractions exposées.
L’originalité de la BD vient de ce que ce voyage dans le temps se déroule en compagnie d’une IA humanoïde nommée Mesh rêvant de devenir humaine et de pouvoir démontrer son propre théorème. Intervient même, incognito, un certain Philolaos qui se révélera être une IA quantique. Cela permet de fréquents éclairs de pensée entre les concepts de l’époque considérée et les concepts modernes associées directement ou non à ceux-ci. Il s’en dégage une indéniable solidité et cohérence de la construction mathématique et une grande vivacité des propos. Mais cette originalité laisse planer un doute quant à ce que la machine sera ou non un jour l’égale de l’homme. Heureusement les auteurs ont introduit ce chapitre final appelé épilogue « ce que l’on ne peut pas prouver ». Ce chapitre n’est pas à sauter même si le lecteur se trouverait épuisé et satisfait du parcours déjà réalisé. Il est en effet l’antidote à cette vision onirique – pourtant difficilement souhaitable sauf à se passionner pour un suicide collectif de l’humanité – et fournit au travers des travaux des logiciens Gödel et Cantor quelques limites à ce qu’il est possible de prouver par les mathématiques. Les dialogues terminaux entre les deux IA résonnent avec quelques raisons simples : « Les machines n’ont rien inventé… Mais nos algorithmes consomment tant de ressources… alors que leurs cerveaux [ceux des humains] parviennent à concevoir des infinis avec l’énergie d’un simple café! C’est à eux d’être plus économes et de nous débrancher s’ils le veulent. C’est à eux de déterminer notre juste utilité, nous les enfants de leurs mathématiques ».
Une des plus fascinantes épopée de l’ histoire humaine, l’histoire des mathématiques, est contée de façon très vivante. Immergé dans les différents contextes socio-culturels, le lecteur découvre les grandes figures historiques de cette science. Cette bande dessinée est originale car une IA nous accompagne tout au long de ce périple à travers les siècles, amenant à se demander si une IA pourrait un jour être égale de l’homme.





